Collectivité Territoriale de Corse

Débat sur la violence : Intervention de François Tatti au nom du groupe Gauche Républicaine

Mercredi 15 Décembre 2010



Débat sur la violence : Intervention de François Tatti au nom du groupe Gauche Républicaine
Monsieur le Président,
 
Vous avez souhaité organiser un débat sur la violence, et je me réjouis de cette initiative parce que je vois à travers ce débat l'amorce d'un travail de fond qui va donner du sens supplémentaire notre action politique.

Nous avons besoin de ce travail car il est difficile de parler de développement et de solidarité quand le quotidien de nos concitoyens est fait de meurtres, de délinquance, de drogue et de misère.
Je pense que ceux qui ont choisi de ne pas s'y associer y reviendront car ce débat est fondamental.
 
C'est un début, mais il ne faut pas déboucher sur un travail qui mettrait d'un coté la violence, et de l'autre notre travail ordinaire d'élus locaux, il nous faut concevoir notre action ordinaire en prenant en compte cette dimension car elle est capitale dans l'ensemble de nos activités.
 
Je crois que ce qui nous conduit aujourd'hui à débattre de la violence, ce sont les questions suivantes :
Quel est le rapport de la société à la violence ? et notamment de notre jeunesse. Pourquoi la tolère-t-on, pourquoi prospère-t-elle ?
Quelle est la responsabilité de l'Etat dans son développement ?
Quel est le rapport des élus à la violence ?  

Il est clair que les responsabilités sont partagées, et il nous appartient d'agir pour y apporter notre part de réponse.
Ces questions se posent pour toutes les formes de violence, mais elle se posent en Corse de manière aigüe pour 3 d'entre elles : le grand banditisme, la violence politique et désormais la délinquance ordinaire.
Je souhaite parler de ces 3 aspects parce qu'ils sont liés et parce que je souhaite que l'Assemblée de Corse ne s'enferme pas dans le seul débat sur la violence politique.

Certes la violence politique reste un problème majeur et il ne faut pas abaisser le niveau de notre vigilance au motif qu'il y a moins d'attentats. La violence politique reste un problème énorme, qui produit ses propres drames sociaux et humains, mais ce n'est pas la seule violence qui doit nous préoccuper.
 
Le grand banditisme est devenu un problème majeur dans notre île. Ce que d'aucuns ont dénoncé dès les années 90, nous explose à la figure aujourd'hui !
A cette époque, peu de responsables se préoccupaient de la montée du banditisme dans une société en proie à la violence politique, et aux difficultés économiques. Ne me faites pas dire que le terrorisme a amené le banditisme, ce n'est pas ce que je veux dire. Le banditisme se développe et prospère également dans des régions qui n'ont pas de violence politique. Mais il est évident que certaines formes de banditisme ont prospéré sur le terreau de la violence politique. C'est prouvé par les faits désormais incontestés.
 
Certains avaient trouvé incongru qu'à Bastia la municipalité baptise une rue du nom du juge Falcone qui venait d'être abattu par la mafia en Sicile. Aujourd'hui chacun comprend mieux le message que notre municipalité a alors voulu porter. Il me semble qu'il est également important de manifester notre position par des symboles.
 
L'Etat a une grande part de responsabilité dans cette dérive car il lui appartient de faire respecter la loi, de protéger les citoyens contre toutes les violences. C'est sa responsabilité première.
Il a failli lorsqu'il a été ambigu avec les violents, lorsque les gouvernements ont tenté des négociations plus ou moins clandestines qui ont toujours eu des conclusions pitoyables et parfois grotesques.
Il a failli lorsqu'il n'a pas mis les moyens pour enrayer la montée du banditisme alors qu'il était encore possible d'agir efficacement. Chacun a en tête le bilan plus que ténu du fameux pôle financier.
 
Force est d'admettre, et je ne suis pas suspect d'être un fervent supporter de Nicolas Sarkozy, que depuis quelques années l'Etat est moins ambigu avec la violence politique, exactement depuis que lors référendum en 2002 la population de l'île lui a notifié qu'il était temps de sortir des errements.
Du coup le message est clair pour chacun et en premier lieu pour la population.
Travaille t-il enfin, aujourd'hui, de manière sérieuse contre le grand banditisme ? C'est possible, mais je ne suis pas en mesure de l'apprécier.
 
Néanmoins, nous assistons à la montée d'un nouvelle dérive. Et ce que je sais en revanche, c'est que l'État relâche, de manière coupable, l'effort de maintient de l'ordre public dans les rues de nos villes et de nos villages et que cela nous coûtera très cher dans quelques années.
J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer ici la prégnance de cette forme de violence et son omniprésence je n'y reviendrais donc pas. Mais c'est un problème très grave qui touche en particulier les jeunes.
Il donne parfois à certains quartiers de nos villes des allures de banlieues déshéritées.
 
Comme on parle aujourd'hui de l'explosion du banditisme, on parlera demain de l'explosion insoutenable de la délinquance : c'est en marche et c'est maintenant.
L'Etat, et j'en terminerai par là en ce qui le concerne, est également coupable de restreindre les services de contrôle dans tous les domaines qui sont les siens. La police de la mer, la police financière, la police fiscale, chambre régionale des comptes, la police de l'environnement.
  
Les personnels ne sont pas en cause, ils font ce qu'ils peuvent, ils le dénoncent.
La RGPP est en train de créer de vastes zones de non droit dans lesquelles il peut se faire à peu près n'importe quoi.
 
Nous construisons une société détestable pour demain, et l'État doit jouer son rôle
La réponse n'est pas que policière, il s'en faut ! Mais elle aussi dans une juste et ferme répression quand les fautes sont encore minimes, avant qu'elles ne deviennent incontrôlables.
 
Mais l'Etat n'est pas le seul responsable. Chacun a sa part de responsabilité, et sans doute cette assemblée porte aussi sa part de responsabilité.
 
Comment la Collectivité Territoriale de Corse a-t-elle aidé l'Etat à respecter son contrat avec les citoyens ?
Mais aussi comment a-t-elle usé de ses moyens financiers, de ses pouvoirs règlementaires en veillant à ne pas alimenter l'économie souterraine ou le banditisme ?
Comment faire pour que les sommes considérables injectées dans l'économie locale chaque année ne soient pas détournées de leur objet ? C'est une question majeure à mon sens.
Comment peser sur la structuration des filières économiques pour qu'elles soient aussi saines que possible ?
 
La question est complexe, mais elle est fondamentale. Et je cite un exemple que je connais bien, celui des déchets. Lorsque j'ai eu à connaître de cette question, chacun s'est focalisé sur les pollutions et sur les techniques de traitement, et moi je me suis aussi intéressé à l'argent des déchets. On sait que dans ce domaine les contrôles réels sont difficiles et que les sommes en jeu sont considérables. Ce n'est pas pour rien que l'on cite régulièrement la camorra à propos des déchets napolitains et le grand banditisme pour ceux d'autres régions françaises. Songez qu'en Corse le business déchets porte sur 60 à 70 millions d'euros par an vous comprenez tout l'enjeu qu'il y a à maîtriser ces flux.
 
Lorsqu'il s'est agi de trouver des solutions concrètes de traitement nous avions le choix de la facilité avec le privé mais c'était au détriment de la maîtrise ou de créer nos propres centres de stockage des déchets en Corse. Nous avions choisi la deuxième solution et cela n'est pas allé tout seul. Aujourd'hui nous possédons 2 CET et nous venons d'en acheter un 3me à Cervione. Nous maîtrisons les accès et les tarifications, nous avons décidé de déléguer la gestion à des entreprises privées.
Je dis nous car je ne l'ai pas fait tout seul, je n'aurais sans doute pas pu. Nous sommes 220 communes et autant de maires, d'élus qui avons pris cette décision en connaissance de cause. C'est ce que j'appelle un pare feu ou un cordon sanitaire démocratique.
 
Entendons nous bien, je ne dis pas que tous les gestionnaires de centres de stockage sont sous une emprise opaque, je n'en sais rien. Et je ne veux même pas le savoir. Mais nous avons construit un dispositif qui nous permet d'éviter de nous poser ces questions là.
Un dispositif qui préserve les intérêts moraux mais aussi financiers des habitants des territoires gérés par le Syvadec.
Ce que nous faisons là, pouvons nous le faire dans d'autres domaines où les filières sont en train de se structurer ou dans des filières qui sont mal structurées ?
 
L'autre réflexion qui nous appartient, porte sur l'exercice de notre pouvoir règlementaire. Notamment en matière foncière, d'urbanisme, d'occupation de domaine public.
 
Il est évident qu'à chaque fois que la règle est imprécise, floue, elle est sujette à contestation et donc à implication du banditisme. Le meilleur exemple en Corse est l'application de la loi littorale. Son imprécision n'empêche pas le mitage et les constructions litigieuses et ouvre la porte aux pires dérives, menaces, racket et pressions de tous ordres. Les maires en sont d'ailleurs les premières victimes bien souvent.
 
La seule réponse consiste à rendre la règle plus précise, moins contestable. On sait bien qu'il n'existe pas d'autre solution et certainement pas les bombes. On a bien vu qu'elles n'ont empêché ni les dérives ni la spéculation, elles l'ont parfois même couverte.
 
Encore une fois c'est la loi et seule la loi qui peut faire régner la justice et éviter les dérives. C'est pour cela que je me réjouis des travaux sur le PADDUC, et sur notre volonté que j'espère partagée de lui donner un caractère d'opposabilité aux tiers et aux documents d'urbanisme locaux et également de lui donner comme objectif de préciser la loi littoral. J'insiste préciser et non pas adapter, préciser c'est le contraire d'assouplir.
 
Existe-t-il d'autres règles qui ont besoin d'être précisées pour éviter à l'économie parallèle de prospérer ? Sans doute c'est une chantier qu'à mon sens il faut ouvrir sans tarder.
 
L'autre axe de travail pour lutter contre la violence c'est de lutter contre la misère, la précarité, le chômage, le mal logement.
C'est un lieu commun de dire que la justice sociale enraye la violence. Pourtant il faut le réaffirmer. Agir sur l'emploi, le logement, le développement maîtrisé c'est le commencement de la lutte contre la violence.
 
Enfin, et j'en terminerai par là que fait-on avec la violence politique ?
Tous les démocrates que sous sommes voient qu'elle devient anachronique.
Par rapport à la jeunesse et à la société, on ne peut pas tenir 2 discours, on ne peut pas laisser la place à l'ambigüité.
Les générations d'élus passent, on entend des choses intéressantes mais je pense que nous sommes encore au milieu du guet, et j'estime qu'il faut maintenant que tous les groupes condamnent fermement cette violence, et la condamnent devant l'opinion publique, sinon on restera au milieu du guet.
 
Monsieur le Président, nous nous inscrirons dans le travail que vous voulez mettre en œuvre, nous considérons qu'aujourd'hui ce n'est qu'un départ, et nous nous investirons pour que nous intégrions cette question dans le travail de notre assemblée.

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