Collectivité Territoriale de Corse

Débat sur la violence : intervention de Camille de Rocca Serra au nom du groupe Rassembler pour la Corse

Séance publique du 15décembre 2010

Mercredi 15 Décembre 2010



Débat sur la violence : intervention de Camille de Rocca Serra au nom du groupe Rassembler pour la Corse
Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs les Conseillers,
Chers collègues,

«Les grandes douleurs sont muettes...» (Sénèque)..Nous devons aujourd’hui parler de cette douleur, la violence, qui ronge notre île depuis trop longtemps et à laquelle, nous, corses, semblons nous être résignés dans un silence assourdissant. On dit souvent que «la violence commence où la parole s’arrête» (Gilles Deleuze)...Puisse suffire d’en parler pour qu’elle cesse!

Dans quelques jours, nous terminons l’année 2010. Je n'égrènerai pas la litanie des actes inqualifiables commis pendant l’année, les faits parlent d’eux-mêmes. On ne peut pas réduire l’expression de la violence à des chiffres ou a des statistiques...La moindre des manifestations de la violence est illégitime.

Nous avons là à débattre de la violence en général, qu’elle soit politique ou non. Ma protestation contre la violence ne saurait être sélective. On voudrait aujourd’hui réduire nos échanges au grand banditisme mais où est la frontière ?

Il s’agira pour ma part d’une intervention sur la violence qui, initiée il y a plusieurs décennies, trouve son apogée dans les récentes exactions qui bafouent tous les fondements de notre identité. La violence n’existe pas qu’en Corse.

Comment est-il possible que dans une société insulaire de 300 000 habitants comme la nôtre, on tue froidement un homme devant ses enfants ? Qu’on assassine en public à la vue de tous, insufflant de façon spectaculaire la peur et la terreur ?

Comment expliquer que sur notre île, dont l’identité est le produit de valeurs humanistes et chrétiennes qui placent l’Homme au centre du jeu, la vie et la dignité humaines soient aussi méprisées ?

Comment, dans une île qui s’est construite par des solidarités, concevoir que les conflits ne peuvent se régler que dans le sang ?

Or, le sang versé ne sèche jamais...Il ne suscite que la vengeance et alimente les conflits. La violence n’engendre que la violence. Cette terre que nous aimons ne revendique pas de se nourrir du sang des siens.

Pour avoir connu la Corse des années 50, 60 et 70, je puis vous assurer que notre région a connu un recul de civilisation en la matière. Et même si je ne veux stigmatiser personne, je tiens tout de même à rappeler que ceux qui, au sein de la famille nationaliste, soutiennent la lutte armée, ont une part de responsabilité importante puisque le recours constant à la force a conduit à la banalisation de la violence, plongeant la Corse dans une spirale infernale. Les valeurs qui ont forgé notre culture se sont trouvées bafouées par ceux-là même qui s’en revendiquaient dépositaires. A prospéré depuis le culte de l’arme, de la violence, du caïd..., à tel point que pour certains, le Ribellu a remplacé la tête de Maure comme symbole de la Corse...et ce, surtout au sein de notre jeunesse!

Vous me répondrez que tout cela a été la conséquence dudit «clanisme»! Aujourd’hui, vous avez la guerre des bandes qui non seulement fait des victimes humaines, mais détruit petit à petit toute une identité, celle de la Corse, celle qui nous est si chère à tous!

Ne remuons pas les démons du passé...Mais puisque nous sommes là pour débattre, autant tout se dire!

La violence, quelque soit sa forme ou ses origines, est un échec et ne peut être tolérée.

Dans quelle société, si ce n’est dans une société qui perd ses repères, encourage-t-on la jeunesse, donc l’avenir, à s’engager dans la voie de la violence ? C’est de l’autodestruction! Le paroxysme du nihilisme et du désespoir!

Qui, sur les bancs de cette Assemblée, peut vouloir d’un tel destin pour la Corse ?

Parlons, non pas de responsables, mais de responsabilités!

On incrimine souvent l’Etat. Je ne pense pas qu’il faille moins ou plus d’Etat mais mieux d’Etat! Et au delà de la dimension administrative et juridique, je dirai que c’est de la République dont la Corse a besoin. Si la Démocratie est l’égalité des droits, la République est l’égalité des chances. C’est par l’égalité des chances que notre jeunesse pourra changer la donne et enrayer cette situation.

On entend aussi que c’est le développement économique qui est responsable! Vraiment ? le progrès est pourtant nécessaire à l’évolution de toute société. Pourquoi la Corse devrait-elle s’en priver ? il faut seulement que ce développement s’adapte aux particularismes qui sont les nôtres. Au lieu de fustiger ce développement, accompagnons-le pour en tirer tous les bénéfices au service de notre île.

Le marché immobilier serait aussi responsable de la violence parce qu’il attiserait les convoitises! Devons-nous pour autant stopper toute construction ? Pourtant, notre population augmente; la fréquentation touristique qui, qu’on le veuille ou non favorise l’économie insulaire, nécessite la création d’infrastructures adaptées; l’espérance de vie augmentant de manière régulière, on hérite de plus en plus tard de nos parents...etc...

Dans le même ordre d’idées, l’argent serait responsable de tous nos maux car il favoriserait les inégalités et la violence. Courrons nous réfugier dans la pauvreté alors! Le problème réside dans la redistribution des richesses; et surtout dans leur création...Nous en produisons trop peu pour pouvoir assurer une répartition équitable.

Nous laissons dire que la violence est endémique, voire consubstantielle  aux sociétés méditerranéennes. Faux! La Méditerranée a été la source de la civilisation occidentale et n’est pas vouée à persister dans cette spirale destructrice.

La violence n’est pas une fatalité. Elle n’est pas innée chez l’Homme. Elle s’acquiert par l’éducation et la pratique sociale. Et là tout le monde a sa part de responsabilité, à tous les niveaux de la société; de la cellule familiale aux pouvoirs publics, en passant par nous-mêmes.

Avant l’école, avant les autorités, avant les élus, la famille a toujours été en Corse l’instance de socialisation qui a permis l’inculcation de valeurs et de normes essentielles à la cohésion de la société insulaire et à la préservation de notre identité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le délitement de la société est indissociable de celui familial. Nous pouvons en débattre, nous pouvons le regretter...mais nous ne pouvons pas agir de manière directe; ce serait nous sur estimer. Il nous incombe cependant de favoriser la prise de conscience, de sensibiliser les parents et surtout de créer les conditions d’un retour à un cadre, celui de la famille, qui est le mieux à même d’assurer cette fonction régulatrice.

Je parlais de responsabilités. Assumons les nôtres!

Aujourd’hui, notre Assemblée, matrice politique de la Corse, doit se demander si elle peut et surtout si elle veut bâtir de manière unanime un projet d’avenir qui assure aux générations futures la possibilité de vivre et d’évoluer dans notre île...et n’ayons pas peur des mots, d’y prospérer dans le respect des valeurs et des traditions qui ont forgé notre identité. Si tel est le cas, je répondrai présent.

Je vous remercie.

discours_camille_de_rocca_serra.pdf Discours Camille de Rocca Serra.pdf  (71.3 Ko)