Collectivité Territoriale de Corse

Lancement de l’initiative pour une charte en faveur de l’emploi local le 29 mars 2016 : discours du Président Jean-Guy Talamoni

Mardi 29 Mars 2016



Monsieur le Président du conseil exécutif,
Monsieur le Président du conseil économique, social et culturel,
Monsieur le Président de l’Université
Mesdames et Messieurs les conseillers exécutifs,
Mesdames et Messieurs les membres de l’Assemblée de Corse,
Mesdames et Messieurs les membres de la section « économique et social » du conseil économique, social et culturel,
Mesdames et Messieurs les Présidents et responsables des chambres consulaires, 
Monsieur le Recteur d’Académie,
Mesdames et Messieurs les responsables des organismes de formation,
Mesdames et Messieurs les représentants des organisations syndicales, patronales, et des étudiants,

Je vous souhaite tout d’abord la bienvenue dans l’hémicycle de l’Assemblée de Corse, lieu d'expression de la démocratie s'il en est, qui appartient à tous les Corses et dont nous souhaitons, vous l'avez compris, ouvrir régulièrement les portes. Je veux vous remercier pour votre très nombreuse présence aujourd’hui.

Le cadre et les acteurs de la conférence permanente pour le développement économique et la justice sociale

Lorsque j’ai été élu à la Présidence de l’Assemblée, j’ai pris, ici même, le 17 décembre dernier au tout début de la nouvelle mandature, l’engagement de rencontrer l’ensemble des acteurs de la société corse, afin de participer à la construction d’un véritable projet de société partagé par tous.

J’ai, au titre de la présidence de l’Assemblée, pris un certain nombre d’initiatives politiques, et cela en accord avec la majorité désormais aux responsabilités. En accord aussi avec le Président du conseil exécutif dans un souci de respect et d’équilibre entre les institutions de la Corse.
 
Ces initiatives se traduisent, notamment, par la mise en place de conférences permanentes, dont l’une traite du développement économique et social. C’est dans ce cadre que je vous accueille aujourd’hui. J’ai donc décidé de convier à cette réunion un certain nombre d’acteurs du monde économique et social de la Corse.

Evidemment pas tous, pour des raisons purement pratiques. Je me suis donc appuyé sur la section « économique et social » du CESC qui a pour fonction de représenter l’ensemble des partenaires sociaux : les représentants des entreprises et des salariés.
J’ai ajouté à cette section du conseil économique, social et culturel les représentants de toutes les chambres consulaires (commerce, artisanat, agriculture). Mais également M. le Président de l’Université, M. le Recteur d’Académie, les représentants d’organismes de formation, Pôle emploi, les responsables des SEM dans lesquelles la CTC intervient, les présidents des groupes à l’Assemblée de Corse, le conseil exécutif, les bureaux des commissions développement économique et développement social et culturel de l’Assemblée de Corse ainsi que divers acteurs de l’économie représentés dans les conseil d’administration des agences et offices de la CTC.

Je pense donc m’exprimer aujourd’hui devant une assemblée globalement représentative du monde socio-économique corse. Naturellement, la réflexion que nous entamons aujourd'hui se veut très ouverte. D'autres viendront peut-être apporter leur contribution aux travaux en chemin.

J'ai souhaité vous réunir aujourd’hui, afin de lancer une initiative en faveur de l’emploi. J’en ai, ici même, avisé les élus de l’Assemblée de Corse lors de mon discours d’ouverture de la session du 11 mars dernier.

Eléments du bilan social

Au niveau du constat, et je pense que nous serons tous d’accord à ce sujet, la situation du chômage en Corse est pour le moins préoccupante. Près de 22 500 demandeurs d’emplois, soit 11% de la population active. Il y a dix ans, il y avait 13 000 demandeurs d’emplois. Il y a eu presque 75 % d’augmentation en dix ans. C’est considérable.

Le contexte de paupérisation touche toute notre société. 60 000 personnes en Corse vivent sous le seuil de pauvreté. Cela représente près de 20% de la population. Ces 60 000 Corses vivent avec moins de 970 € par mois.
Je recevais d’ailleurs la semaine dernière des représentants des syndicats et des associations de retraités. Avec des retraites de quelques centaines d’euros par mois pour beaucoup d’entre eux, il n’est pas simple de se déplacer, de se loger, de se nourrir, de vivre tout simplement. Je présenterai dans les jours à venir à l’Assemblée de Corse un rapport visant à donner une suite aux revendications exposées par les représentants des retraités. 

Rappelons par ailleurs que le nombre d’allocataires du RSA a augmenté de 10% en trois ans.
Tout cela concourt à une précarité grandissante au sein de notre société. Et fatalement à un sentiment d’insécurité, à une peur de l’avenir.
Ce constat, Mesdames et Messieurs, nous appelle d'abord à beaucoup de modestie.

Accompagner les Corses vers l'emploi

Ce constat, je le crois, nous commande surtout d’agir.
Il convient, bien entendu, de traiter le fond du problème et donc de favoriser, dans un pays si riche de potentialités, un développement économique et social pour les Corses et par les Corses.

Mais cela ne se décrète pas, cela se construit dans la durée. C’est pourquoi, dès à présent, il nous faut étudier ce que nous pouvons faire en urgence en faveur de l’emploi en Corse.

Depuis plusieurs années, les organisations politiques et syndicales nationalistes se sont battues pour l’emploi local, à diplômes et qualifications suffisants. Cette revendication était partagée également par la CFDT de Corse. Malgré nos efforts, notamment au cours de la dernière mandature, ce dossier n’a pas avancé.

De nombreux exemples de promotion de l'emploi local

Pourtant, loin de la Corse, le gouvernement français a accepté de mettre en œuvre une démarche similaire en faveur de l'emploi local, tandis qu'ici, on continue à chercher des compétences extérieures malgré l’existence de ressources dans l’île. A l’instar de nombreux postes de direction de divers établissements qui sont attribués en écartant délibérément les candidatures corses.
 
Sur l’île de la Réunion, le 11 juin 2015, après un rapport du député Patrick Lebreton, une « charte pour l’emploi local » a été signée par le Préfet, Pôle Emploi et neuf entreprises. La signature s’est faite en présence du Premier ministre Manuel Valls.
Voici quelques points de cette charte :
  • Etudier de manière systématique la possibilité de pourvoir les emplois à des ressources issues du territoire de la Réunion
  • Assurer une plus grande transparence de l’offre de travail à l’attention des chercheurs d’emploi présents sur le territoire ou déplacés par une mobilité à l’extérieur
  • Préparer les compétences des demandeurs d’emplois sur le territoire pour anticiper les besoins
  • Associer les entreprises présentes à la démarche
  • Clairement, cette charte répond à l'urgence dans un premier temps, mais vise aussi au développement social sur le long terme dont je vous parlais en préambule
 
Il me semble qu’une mesure similaire serait très intéressante pour la Corse. Face à nos difficultés économiques et sociales que plus personne ne peut nier, nous ne saurions admettre que cette démarche soit écartée alors qu’elle a été jugée possible ailleurs.

Il nous faut ici préciser que cette charte réunionnaise a été mise en place sans modifier la Constitution française. Et que, au surplus, ces mesures s’appliquent à un territoire qui s’était exclu, de lui-même, de l’évolution institutionnelle qui, en 2003, avait augmenté les compétences des autres régions d’Outre-Mer.
Nous avons constaté, avec beaucoup d’intérêt, que l’administration française a consenti à utiliser la notion de « centre des intérêts matériels et moraux » pour favoriser l’emploi local.
Nous rappelons que, à notre demande, l’Assemblée de Corse avait intégré ce type de dispositif au statut de résident afin qu’il puisse s’appliquer aux Corses de l’extérieur. Cette évolution renforce naturellement nos démarches, tant en matière de foncier que d’emploi.
 
Je note par ailleurs l’existence du protocole d’accord du 04 mars 2009 en Guadeloupe qui prévoyait l’instauration d’une charte pour favoriser l’embauche de Guadeloupéens. Un accord signé par de nombreuses centrales syndicales.
 
Certains, peut-être, diront : « Mais l’Outre-Mer, c’est une situation qui est différente de la nôtre ». Il ne me semble pas que cet argument soit péremptoire, au regard de la nécessité, dans un cas comme dans l’autre, de lutter contre le chômage en favorisant l’emploi local. Seul le pragmatisme guide notre initiative. C'est au niveau le plus local, là où se situe l'activité économique que doivent s'élaborer les programmes de formation, la diffusion des offres d'emploi et s'appliquer les dispositifs publics d'aide au retour à l'emploi.
Et d’ailleurs, une telle démarche n’est pas souhaitée qu’à l’île de la Réunion : la ville de Paris a par exemple signé une charte de développement de l’emploi local avec un grand groupe agroalimentaire. Il y est notamment précisé que cet engagement vise à « faciliter l’accès à l’emploi des parisiens ». Anne Hidalgo, a signé ce document en février dernier. Mais vous trouverez bien d’autres exemples. Il y a quelques jours à Aix-en-Provence une charte de ce type a été signée entre Pôle Emploi et divers acteurs, notamment la fédération locale du BTP.
 
En Corse, quel serait l’esprit d’une telle Charte ? « Partons de cette nécessité que les emplois disponibles ici puissent être proposés aux Corses, dès lors qu’ils en ont les compétences ». Ces paroles ne sont pas les miennes. Ni même celles d’un responsable politique ou syndical nationaliste. Ce sont celles de François Hollande, prononcées au mois d’août 2014 à Saint-Joseph de la Réunion. La seule liberté que j’ai prise est de remplacer « Réunionnais » par « Corses ». Mais lorsque les solutions sont bonnes, je ne vois pas pourquoi ce qui est souhaitable pour une île de l’Océan indien ne le serait pas pour une île de la Méditerranée.

La construction collective et concertée d'une charte pour l'emploi local en Corse

À nous d’inventer un modèle corse pour promouvoir nos talents. Ce modèle, si vous le voulez, nous le construirons ensemble. Je ne vous livre pas un document tout prêt. Cette charte, nous l’écrirons ensemble.

Je me donne trois mois pour rencontrer les acteurs économiques par branche d’activité. L’agroalimentaire, le commerce, le BTP, le tourisme, le numérique, les services à la personne, la santé, etc. Je constaterai les points de convergence et éventuellement les points de blocages dans chacun des secteurs d’activités. Du reste, ces rencontres pourront occasionnellement déborder de leur cadre initial et être l’occasion d’aborder d’autres sujets si vous le souhaitez.
Dans un deuxième temps, j’irai à la rencontre des responsables des collectivités pour discerner là aussi les enjeux.
En termes de méthode et d’objectifs, ma démarche est simple.
 
Je souhaite :
Impliquer les acteurs privés ainsi que les collectivités (notamment celle qui vous accueille aujourd’hui).
Identifier les besoins en formation éventuels (évaluation ex ante).
Elaborer un document qui nous rassemble, construit avec le concours de chacun des partenaires qui sont présents aujourd’hui et ceux qui n’y sont pas. Nous prendrons le temps qu’il faut.
Associer le plus grand nombre d’établissements à cette charte.
La faire signer par des organisations représentatives. D’ici la rentrée, si possible.
Faire en sorte que l’ensemble des partenaires puisse s'impliquer activement dans la démarche.
Procéder à son évaluation de façon régulière. (Évaluation ex post).
 
Bien sûr, nous n’ignorons pas les difficultés qui se présenteront tout particulièrement dans la fonction publique mais notre volonté est d’avancer y compris dans ce secteur.
Aujourd'hui, l’Assemblée de Corse n’a pas toutes les compétences pour lutter contre le chômage, elle ne doit pas pour autant regarder s'accroître la précarité avec fatalisme et s'exonérer de ses responsabilités. N'oublions pas que nous sommes dans un contexte particulier. Le Président de la république française a souhaité au mois de janvier dernier que les régions renforcent leurs compétences relatives à l’emploi et aux demandeurs d’emplois. De notre côté, vous le savez, nous ne sommes pas une région comme les autres. Il me sera permis de dire une fois de plus que nous ne sommes pas une région tout court ! De notre côté, les élus de la Corse ont approuvé une motion lors de la dernière session de l’Assemblée approuvant notamment le principe d’un transfert à la Collectivité Territoriale de Corse des compétences relatives au service public de l’emploi en matière de formation, d’accompagnement et d’insertion des demandeurs d’emplois et des ressources afférentes.
 
J’ai la conviction qu'ensemble nous pouvons trouver des solutions originales, innovantes, qui répondront réellement à nos besoins parce qu'elles n'auront pas été conçues hors sol.  Laissons de côté, je vous le demande, nos intérêts particuliers immédiats. Pensons à la Corse que nous allons transmettre à nos enfants.
Je vous remercie.
 
Quelques considérations d’ordre techniques avant de vous donner la parole.
Je vous informe que nos échanges sont diffusés en direct sur le site internet de la CTC. Cela dans un souci d'information du grand public, de transparence mais aussi d'enrichissement des débats puisque dès ce soir le public sera invité à apporter sa contribution aux travaux via internet. C’est pour cela que je vous demanderai de bien vouloir vous présenter en début d’intervention. Par ailleurs, nous sommes ici avant tout pour recueillir votre avis. C'est la raison pour laquelle je propose que les représentants politiques interviennent après que les représentants syndicaux et socio-économiques aient pu s'exprimer. Enfin, comme nous sommes nombreux, je demande à chacun d'être aussi bref que l'on puisse l'être sur un tel sujet !
Merci.
La parole est à qui la demande dans la salle.