Collectivité Territoriale de Corse

Le Conseil économique, social et culturel adopte un rapport relatif à la précarité en Corse

Mercredi 4 Novembre 2009

Rapport adopté par le CESC le 4 novembre 2009



Une voie méthodologique empirique

Le premier souci du groupe « Précarité » a été de fournir un travail qui soit différent et complémentaire de celui de la « Commission Précarité » de l’Assemblée de Corse. L’éclairage apporté par le CESC est bien celui des représentants de la société insulaire dans toutes ses composantes, sociales, économiques, environnementales et culturelles. Il ne s’agissait pas, à nos yeux, de produire une synthèse de travaux d’experts ou de tableaux statistiques fournis par des administrations en charge du « social », mais refléter les expériences des acteurs de terrain.

Se rapprocher d’une méthodologie la plus appropriée, aura été pour les membres du groupe un véritable casse-tête.

Alors, comment prétendre être « objectifs » face à une réalité si complexe ?
La méthodologie que nous avons adoptée, a consisté à se laisser guider, dans un premier temps, par le contenu exprimé par les personnes interviewées, au fil des rencontres, pour tenter une synthèse dans un second temps. De laisser ces acteurs du terrain exprimer librement leurs vécus, leurs expériences et leurs conceptions de l’action. Parfois leurs critiques. Il nous a semblé que, derrière les explications apportées par ces personnes, transpirait une réalité « humanisée » du rôle des travailleurs sociaux et des organismes qui les emploie ; une réalité qui révèle parfois des faiblesses, des tâtonnements, des inadaptations de certains dispositifs, là où les rapports officiels n’affichent que certitudes et succès statistiques. Cela nous a semblé d’autant plus pertinent que les porteurs de précisions, fins connaisseurs du terrain, ne se sont exprimés, souvent, que sous la condition du respect de la confidentialité de leurs propos et de l’anonymat. Nous sommes conscients que cet aspect des choses peut poser problème.
En effet cela nous a menés dans une voie méthodologique empirique, aboutissant à une forme de rapport qui s’est éloignée du rendu et de la structure d’un rapport administratif classique.

Toutefois, l’apport de ces acteurs qui sont quotidiennement au contact des plus démunis, nous a semblé constituer un témoignage intéressant sur les difficultés que rencontre notre société quand elle est confrontée à des situations qui sortent de l’ordinaire. Quand bien même nous serions amenés à admettre que ces personnes peuvent parfois « manquer de recul », il nous a semblé opportun de les écouter et de transcrire leurs témoignages sans fard. Ils viendront, n’en doutons pas, compléter utilement les rapports officiels qui ont, eux, tant de mal à admettre que la réalité est quelques fois difficile à appréhender et à maîtriser.
Au delà des chiffres normatifs qui sont source de polémique quant à leur importance réelle ou relative, un constat s’impose: la précarité est là, il nous faut la prendre en compte.
En dehors de toute prétention ou naïveté, il importe d’examiner les moyens institutionnels ou autres qui existent et d’appréhender les raisons qui empêchent ces moyens, s’ils sont suffisants, d’être plus efficaces.

Inadaptation, insuffisance, méconnaissance, absence de coordination ?
A cet effet, nous avons rencontré les personnes ou associations chargées de la gestion de ces divers publics : responsables des Restos du Cœur et Associations diverses, Services Sociaux, Cohésion Sociale, Institutionnels du logement et des Aides, Services statistiques, etc., tous ceux qui, de part leurs responsabilités, peuvent apporter un témoignage.
Tous, sans exception, confirment à la fois l’existence de ce fléau où très souvent précarité rime avec pauvreté, et les difficultés éprouvées pour trouver les solutions devant une situation encore méconnue, car notre système n’a pas encore pu s’adapter aux mutations de notre société.

Les difficultés d'une définition

Apporter une définition précise et définitive de la « précarité » relève de la gageure. L’usage du terme est si galvaudé que le risque est grand de voir sa banalisation cacher les réalités humaines. En effet, la précarité tout le monde en parle, mais personne n’exprime la même réalité.
C’est qu’il n’existe pas une « précarité » générique, mais une multitude de formes revêtues par ce fléau, reflétant des situations humaines toutes différentes les unes des autres.
Le terme « précarité » est en France ambigu. Il devrait signifier le contraire de « pérenne » et donc indiquer une situation instable mais pas forcément négative. Or dans un pays où l'état est roi il est devenu synonyme de fragilité et donc de pauvreté.
« La précarisation ou l'exclusion sociale se définissent comme des processus multi dimensionnels, se déclinant à la fois dans le domaine professionnel et relationnel. Ils peuvent également toucher d'autres domaines sociaux comme le logement, l'accès aux soins par exemple. Les individus les plus touchés par ces processus de précarisation sont d'abord ceux qui vivent dans des situations de grande vulnérabilité sociale: enfants déscolarisés, jeunes non qualifiés, chômeurs de longue durée, populations travaillant avec de bas revenus, jeunes ayant des emplois précaires, mères célibataires vivant avec de bas revenus etc..
Mais au delà de ces situations, la précarité concerne aussi un nombre de personnes qui sont -
objectivement ou qui se sentent - menacées par l'évolution d'une société dont les règles ont été brutalement modifiées et qui risquent, si la précarité de leur emploi se cumule avec d'autres handicaps, de glisser progressivement vers la grande pauvreté et l'exclusion, compromettant ainsi gravement leurs chances de réinsertion sociale. » (Haut Comité de Santé Publique. La progression de la précarité en France et ses effets sur la santé. ENSP. 1987, P 11-27).

Il faut donc faire une différence fondamentale entre ce que nous désignons comme « précarité » et qui peut toucher bien des couches de la population et l'exclusion qui est la conséquence ultime de la précarité mais non son aboutissement obligatoire.
De plus le concept de précarité est un concept subjectif qui varie selon les sociétés. Une société libérale comme celle par exemple de Grande-Bretagne a intégré l'idée de précarité dans le travail en le glorifiant. Alors qu'en France on jugera les multiples changements d'emploi comme un facteur d'instabilité ou de précarité, il sera positif dans les pays libéraux. Il démontrera une grande curiosité et une capacité d'adaptation nécessaire à la souplesse d'une économie. En Corse au contraire, l'idéal sera de trouver un emploi situé le plus près possible de la demeure des parents et si, possible, un emploi qui dure la vie entière.
L'exclusion peut donc être définie comme la manifestation extrême et parfois l'aboutissement, de différents processus de fragilisation des liens sociaux qui pour nous forment le socle de la précarité.
Si la précarité a longtemps été considérée comme un phénomène marginal et a souvent été confondue avec l'exclusion ou la grande pauvreté, elle a atteint une telle ampleur qu'elle touche aujourd'hui, directement ou indirectement, une partie de la population française qui va bien au-delà des plus défavorisés.
Sont considérées comme pauvres les personnes dont les ressources matérielles, culturelles et sociales sont si faibles qu’elles sont exclues des modes de vie minimaux acceptables de l’état dans lequel elles vivent (Conseil des ministres de l’Union européenne 19 décembre 1984)
« La précarité est l'absence d'une ou plusieurs des sécurités permettant aux personnes et aux familles d'assumer leurs responsabilités élémentaires et de jouir de leurs droits fondamentaux. L'insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives. Elle conduit le plus souvent à la grande pauvreté quand elle affecte plusieurs domaines de l'existence qu'elle tend à se prolonger dans le temps et devient persistante, qu'elle compromet gravement les chances de reconquérir ses droits et de réassumer ses responsabilités par soi-même dans un avenir prévisible. » - J.WRESINSKI. Grande pauvreté et précarité économique et sociale. Paris, Journal Officiel, 1987, p 14.

la_precarite_en_corse.pdf La Precarite en Corse.pdf  (1.52 Mo)