Collectivité Territoriale de Corse

Le discours de Gilles Simeoni, président du conseil exécutif de Corse du 17 décembre 2015

Jeudi 17 Décembre 2015



Monsieur le Président,
Mesdames et messieurs les conseillers à l’Assemblée de Corse et conseillers exécutifs,
Chers collègues, Mesdames, Messieurs, Cari cumpatriotti,

Mes premiers mots seront bien sûr pour saluer, avec respect et admiration, les hommes qui m’ont précédé dans ces hautes fonctions au service de la Corse ; le regretté Prosper Alfonsi, le regretté Jean Paul de Rocca Serra, Jean Baggioni, Ange Santini, Paul Giacobbi.
Tous ont servi la Corse, en conformité avec l’idée qu’ils se faisaient de leur tâche et je tiens bien sûr à leur rendre hommage.

Je me tourne également vers les trois anciens présidents de l’Assemblée de Corse, José Rossi et Camille de Rocca Serra, que je salue respectueusement, et Dominique Bucchini, que nous avons eu le privilège d’avoir comme Président pendant la mandature écoulée : vous êtes, Dominique, depuis des décennies un militant infatigable et exemplaire. Vous avez été, pour nous tous et pour les Corses, un très grand Président.

So felice di girà mi ver Ghjuvan Guidu Talamoni, novu Presidente di l’Assemblea di Corsica, chi porta oramai nant’à e so spalle tante rispunsabilità è tante speranze. Simu fieri chè tù sia u prima Naziunale à esse Presidente di a Corsica oghjinca.

Enfin, je voudrais, en quelques mots, adresser un amical salut à mes collègues élus de l’ancienne mandature et à l’ensemble des fonctionnaires de la Collectivité territoriale que j’ai connus à l’occasion de celle-ci. J’ai beaucoup appris au contact des uns et des autres, tant au plan humain qu’au plan politique, et je tiens à les en remercier.
 
Je me réjouis également d’apprendre tout autant au côté des collègues élus lors des élections territoriales des 6 et 13 décembre et suis certain que nous accomplirons ensemble du bon travail au service de la Corse.

Dimanche 13 décembre 2015, le suffrage universel a parlé. Les Corses se sont exprimés.
Ils ont choisi, en leur âme et conscience, en femmes et en hommes libres, de rompre avec le système politique ancien.

Ils ont choisi, en leur âme et conscience, en femmes et en hommes libres, d’ouvrir un chemin nouveau : celui de la démocratie et de l’espoir, celui de la paix et du développement, celui d’un peuple corse reconnu dans ses droits et maître de ses choix essentiels, celui d’une société corse émancipée, ouverte et généreuse.

Ce choix s’est fait de façon massive : il a transcendé les générations et les appartenances politiques. Il a uni, dans un même élan et dans une même ferveur, villes et villages, littoral et intérieur, Corses qui vivent ici et Corses de la diaspora, Corses d’origine et Corses d’adoption.
Il s’est aussi exprimé, dans ses modalités, avec une détermination tranquille et une sérénité qui ont conféré au scrutin la puissance d’une lame de fond.

Nous avons parfaitement pris la mesure de ce que représente ce soutien exceptionnel : les résultats du scrutin - plus de 53.000 suffrages représentatifs d’un vote d’adhésion et de conviction - donnent à la nouvelle majorité issue des urnes une légitimité démocratique et politique particulièrement forte.

Et nous avons également compris ce qu’il signifie : la lucidité politique et l’honnêteté intellectuelle commandent en effet de dire clairement que de nombreux hommes et femmes qui ont voté pour la liste « Pè a Corsica » dimanche dernier ne partagent pas nécessairement la totalité de nos convictions et de nos engagements.

Leur soutien et leur confiance n’en ont que plus de prix.
Ils nous confortent dans notre conviction que la victoire du dimanche 13 décembre ne peut pas être celle d’un camp sur un autre, ou de 36% du corps électoral sur les 64% restants.
Elle est et doit devenir chaque jour un peu plus à partir d’aujourd’hui la victoire de la Corse et de l’ensemble des Corses.
Je veux d’abord m’adresser à nos concurrents d’hier, aujourd’hui collègues élus de l’opposition.
 
Vous le savez, nous combattons, de façon démocratique mais sans faiblesse, un système archaïque, ce que nous considérons être ses travers, ses dérives, ses excès.
Nous le combattons, de façon démocratique, parce que nous pensons qu’il a fait et continue de faire beaucoup de mal à la Corse.
Pour autant, nous vous respectons profondément dans vos convictions.
Nous apprécions vos qualités, nous vous estimons, et nous savons que vous aimez la Corse tout autant que nous.

Vous serez bien évidemment totalement respectés dans vos choix, y compris s’ils sont radicalement différents des nôtres, et s’ils vous conduisent à nous critiquer ou à nous combattre.

Mais sachez, quoi qu’il en soit, que notre volonté d’ouverture reste plus que jamais réaffirmée.
Nous souhaitons travailler avec vous au service de la Corse.
Nous sommes persuadés que c’est ce que les Corses attendent de nous tous : refuser les logiques d’assistance, de clientélisme, de collusions, et nous engager ensemble pour la démocratie, la transparence, et la construction d’une société corse développée, juste, et solidaire.

C’est à cette condition que nous serons, les uns et les autres, à la hauteur des espérances et des enjeux.
Car ce que nous vivons depuis dimanche n’est pas, nous l’avons tous compris, une simple victoire électorale ou politique.

Il n’y a d’ailleurs ni triomphalisme, arrogance, ou esprit de revanche chez les gagnants, pas plus qu’on ne trouve amertume, désarroi ou hostilité chez les battus.
Plutôt la conscience partagée, chez les uns et les autres, de vivre ensemble, de façon apaisée, un moment charnière de l’histoire de notre île.
Ce moment charnière marque d’abord l’aboutissement d’une longue route.
Il est aussi et surtout le point de départ d’une nouvelle ère.
La fin d’une longue route, car notre combat vient de loin :
- il puise à l’Histoire de ce pays comme aux valeurs universelles de fraternité entre les hommes et les peuples, de tolérance, d’égalité, de démocratie.
- Il trouve ses racines dans cette première Révolution de Corse initiée au détour du XVIIIème siècle, cette Révolution qui devint un phare et une référence pour l’Europe des Lumières.
- Il s’inscrit dans le fil historique de cinquante années de luttes contemporaines du peuple corse pour la reconnaissance de ses droits : droit à la langue et à la culture, droit à la mémoire, droit à la terre, droit à la justice, droit à la dignité, droit au développement, droit, tout simplement, à la vie.

Nous savons désormais que ce combat, dont tout laissait penser qu’il ne pouvait être que perdu, est gagné.
Qu’il sera gagné dans la démocratie, dans l’allégresse, dans la joie.
Qu’il sera gagné grâce à l’expérience des anciens, grâce aux sacrifices des militants, grâce à l’enthousiasme et la créativité de la jeunesse, grâce à l’implication des forces vives.
En ce moment d’extrême émotion, mes premières pensées vont bien sûr à celles et ceux qui, d’un camp ou de l’autre, ont perdu la vie au cours de ces années tourmentées.
A leurs familles dont le temps n’a pas effacé la douleur.
Elles vont aussi à ces générations de femmes et d’hommes qui, pendant des décennies, ont sacrifié leur vie familiale, professionnelle, leur liberté souvent, leur vie quelquefois.
Beaucoup d’entre eux nous ont quitté, sans avoir pu vivre cette journée baignée de soleil et de bonheur.
D’autres restent prisonniers.
Que leurs enfants et leurs familles, qui nous regardent, sachent qu’ils sont tous là, à nos côtés.
Que nous n’avons rien oublié de leur sourire, de leur voix, de leur visage.
Que nous n’avons rien oublié non plus des occupations, des manifestations, des nuits d’angoisse, des parloirs de prison, des silences de nos pères, des larmes de nos mères, des injustices subies qui ont été notre lot pendant des décennies.
C’est parce que nous sommes les enfants et les acteurs de cette histoire douloureuse que nous voulons transmettre aux générations d’aujourd’hui et à celles de demain une Corse apaisée, vertueuse, pour laquelle la démocratie sera aussi nécessaire et naturelle que l’air que l’on respire.

Le moment est venu de construire la paix.
C’est le premier engagement que nous avons pris devant notre peuple.
 
C’est le mandat fondateur que nous ont donné les Corses qui nous ont fait confiance.
C’est la première mission que nous nous sommes fixés.
Car la paix n’est pas que la promesse de lendemains heureux.
Elle est aussi la pierre fondatrice d’une oeuvre plus vaste, plus ample, mais ô combien exaltante : celle qui consiste à construire ce pays, à le doter ensemble des moyens de son émancipation politique, économique, sociale, et culturelle.
La confiance massive que nous ont témoigné les Corses, l’espoir et l’enthousiasme suscités par notre démarche, particulièrement auprès de la jeunesse, nous honorent, nous engagent, et nous obligent.
Nous avons bien sûr pris, individuellement et collectivement, la mesure des responsabilités qui sont les nôtres.
Nous savons que les Corses, ceux qui ont voté pour nous, comme ceux qui ont fait d’autres choix, attendent beaucoup de nous.
Un travail immense nous attend, dans tous les domaines.
Je suis profondément convaincu que l’intelligence et l’action collectives nous permettront de le mener à bien.
La journée d’aujourd’hui n’est donc pas que l’aboutissement d’une longue route. Elle est aussi le début d’une nouvelle ère.
La mandature à venir est certes courte.
Elle doit être marquée, dès le lendemain de notre prise de fonction, par l’instauration de la démocratie réelle, de la transparence, et de l’équité, dans tous les actes de la vie publique : accès à l’emploi public, marchés publics, subventions,...
Il s’agit d’un enjeu majeur, non seulement pour redonner confiance aux citoyens en la politique, mais aussi pour écarter tout risque de dérive ou de collusion, notamment en matière d’argent public.
Plus que jamais, la maxime de Pasquale Paoli doit guider chacun de nos pas et chacun de nos choix : « Il faut que notre administration ressemble à une maison de cristal où chacun puisse voir ce qui s’y passe. Toute obscurité mystérieuse entretient l’arbitraire du pouvoir et entretient la méfiance du peuple ».
De même, je souhaite que la gouvernance de la Corse évolue dans le sens du plein respect des prérogatives de chaque organe ou institution, tout en renforçant les convergences et les complémentarités : exécutif, Assemblée de Corse, office et agences, conseil économique social et culturel.

Enfin, l’implication de l’ensemble des forces vives dans la définition et la mise en œuvre du projet collectif dont va se doter la Corse est la condition sine qua non de la réussite de celui-ci.
Dans tous les domaines, nous travaillerons donc avec ces forces vives : les élus de terrain, les chambres consulaires, les syndicats, les associations, les acteurs économiques, sociaux et culturels, les chômeurs, les retraités, les Corses de la diaspora, la jeunesse...
Il nous appartiendra de donner des signes forts, et rapides, en la matière.
Je souhaite aussi m’adresser directement et publiquement, dès aujourd’hui, à l’ensemble des personnels de la Collectivité territoriale de Corse ainsi qu’à ceux des Offices et Agences.
Ils seront bien évidemment totalement respectés et défendus dans leurs convictions, dans leurs droits, et dans leurs prérogatives.
Je connais leur attachement au service public et à l’intérêt général, et je mesure combien leur implication est déterminante dans la réussite des politiques publiques mises en œuvre par la Collectivité territoriale de Corse.
Je sais que la Collectivité pourra compter sur eux pour que nous réussissions ensemble au service de la Corse, et de l’intérêt général.
Les deux courtes années qui se présentent à nous doivent également nous permettre de commencer à traiter et régler des problèmes pendants depuis des décennies : transports, déchets, désertification de l’intérieur, sous-développement économique et social.
Elles doivent de même nous conduire à construire la collectivité unique, dans le respect des personnels et de leurs statuts, avec le souci constant de l’équité et des équilibres territoriaux entre le littoral et l’intérieur, entre le Nord et le Sud, entre Bastia et Aiacciu, dans le respect des territoires historiques de la Corse aujourd’hui menacés, comme l’Alta Rocca, par une réforme de l’intercommunalité inadaptée, enfin par la prise en compte scrupuleuse de l’exigence de proximité des citoyens.
Enfin, ce mandat, quoiqu’écourté, doit voir la mise en œuvre des délibérations de l’Assemblée de Corse, restées à ce jour sans suite ni effets : coofficialité de la langue corse, transfert de la compétence fiscale et arrêté Miot, politique foncière et statut de résident, pouvoir législatif, inscription de la Corse dans la Constitution.
 
C’est là une nécessité vitale et absolue, comme en matière de langue, de terre, ou de fiscalité du patrimoine, avec le retour annoncé au droit commun en matière d’arrêté Miot.
C’est aussi une exigence démocratique, car la Corse ne peut accepter que les délibérations de l’Assemblée de Corse, institution garante des intérêts matériels et moraux du peuple corse, restent sans suite ni effet.
Cette prise en compte, bien qu’indispensable, ne sera bien sûr possible que si l’Etat accepte enfin de s’impliquer dans la définition et la mise en œuvre d’une solution politique globale.
En ma qualité de Président du Conseil exécutif de Corse, je tiens donc à m’adresser solennellement au Gouvernement et à l’Etat.
Le peuple corse existe. Il est le peuple d’une petite île d’Europe et de Méditerranée, qui va construire et assumer son destin, dans la paix et la démocratie.
Un peuple ouvert, fraternel, solidaire, désireux de continuer à intégrer, comme il l’a fait depuis des siècles, celles et ceux qui, quelle que soit leur origine, leur religion, ou leur couleur de peau, choisissent de vivre dans cette île, d’en apprendre la langue, d’en partager les passions, les rêves et les espoirs.
Ce cheminement politique, cette logique d’émancipation passent nécessairement par une relation repensée et reformulée à l’Etat.
Un Etat qui ne peut plus être le seul à vouloir échapper à l’évidence : le peuple corse existe et il sera reconnu, parce que cela est conforme à l’Histoire et au Droit.
La Corse, territoire insulaire, bénéficiera d’un statut lui conférant pouvoir législatif, parce que cela s’imposera de façon naturelle comme une évolution politique et institutionnelle inéluctable, y compris au plan européen.
Dans ces conditions, le choix, par l’Etat, du silence, a fortiori celui de la prolongation d’un rapport de force conflictuel, tourne le dos à l’Histoire, tant sur le terrain des idées que sur celui des faits.
Dans ces conditions le moment est venu d’ouvrir un dialogue serein et constructif.
Un dialogue qui nous permettra d’aborder ensemble, avec un calendrier de mise en œuvre, les différents points contenus dans notre contrat de mandature, contrat validé massivement par le peuple.
Je dis à Paris, au Gouvernement et à l’Etat : prenez la mesure de la révolution démocratique que la Corse vient de vivre.
 
Comprenez enfin que toutes les conditions sont réunies pour que puisse s’ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire de cette île.
Faites, vous aussi, votre part de chemin, pour que les jeunes d’aujourd’hui, nos enfants, qui sont la prunelle de nos yeux, mais aussi les générations à venir ne connaissent rien du sous-développement chronique, de l’exil, de la dépossession, qui ne pourraient que rouvrir le cycle infernal de la révolte et de la violence.
Cinquant’anni fà, avemu fattu un sonniu. A rombu di lotte, di strapazzi, di sacrifizii, avemu suminatu speranza è fiaccula di vita. A causgiula di a cuscenza naziunale, sguasi spinta, hà infiaratu pieve è paesi.
Simu un populu. Simu vivi. E simu arritti.
Et nous le disons avec toutes nos forces, avec toute notre âme, au nom des générations passées, de celles d’aujourd’hui et de celles de demain :
La Corse a droit à la paix. La Corse a droit au bonheur. La Corse a droit à la vie. Nous allons, avec tous les Corses, faire que le rêve devienne réalité.

Oui, cela a été un long, un très long chemin. Tamanta strada...

Mais à partir d’aujourd’hui, une autre Histoire commence.
 
Et nous allons l’écrire ensemble. L’avemu da scrive inseme.
Evviva a Corsica ! Evviva u populu corsu ! Evviva a demucrazia !