Collectivité Territoriale de Corse

Séance publique de l'Assemblée de Corse des 8 et 9 novembre 2012 : allocution d’ouverture de Dominique Bucchini

Jeudi 8 Novembre 2012

Mes chers collègues,

Comme vous avez pu le constater, l’ordre du jour de cette séance publique est chargé : il comporte, notamment, le débat d’orientations budgétaires préparatoire au budget primitif 2013 et l’examen du rapport relatif aux obligations de service public qui viendront compléter notre politique régionale des transports maritimes entre la Corse et le continent.

Cependant, l’actualité me contraint à évoquer dans mon propos introductif la situation de notre île.



J’évoquerai, une nouvelle fois, une violence qui se déchaîne. Je prends le risque de me répéter, mais je le ferai sans cesse car jamais, je n’accepterai sa banalisation.

Séance publique de l'Assemblée de Corse des 8 et 9 novembre 2012 : allocution d’ouverture de Dominique Bucchini
Dans la même semaine, ce sont trois insulaires qui ont été les victimes de véritables guets-apens. L’un d’entre eux, Antoine Sollacaro, était une personnalité reconnue dans la vie régionale, qui exerçait son métier d’avocat jusqu’au plus haut niveau ; homme de convictions et de fidélités, il intervenait volontiers dans le débat public. Vous me permettrez d’évoquer ce nouveau drame humain, en pensant à son épouse, et à ses enfants comme, d’ailleurs, aux deux autres familles plongées dans le deuil. 

Cet assassinat en plein jour, et en plein centre-ville, a donc eu un retentissement national. Pendant plusieurs jours, les télévisions, les radios, les journaux ont cherché, souvent honnêtement il faut le reconnaître, parfois hélas avec des approximations ou des clichés scandaleux, à décrire la situation de la Corse, en essayant de comprendre les mécanismes d’une violence qualifiée d’inextricable. 

De son coté, le Gouvernement a multiplié les déclarations sur sa volonté de juguler ce fléau et annoncé un ensemble de mesures à l’occasion d’un conseil interministériel réuni en urgence. Enfin, les partis politiques républicains, de quelque bord qu’ils se situent, se sont abstenus, et il faut le souligner, d’instrumentaliser ce dossier.

Chacun ici appréciera ces réactions en fonction de sa sensibilité et de son expérience. Au moins, pouvons-nous faire à ce nouveau gouvernement le crédit de sa détermination à agir : pour ma part, je considère que la gravité de cet enjeu transcende les clivages politiques, en Corse comme sur le continent. A condition, toutefois, de poser les bonnes questions, de savoir prioriser les réponses, et d’être prêt à s’engager sur la durée.

Trop souvent, la surexposition médiatique s’est limitée à couvrir l’évènementiel, les annonces gouvernementales n’ont pas été concrétisées ou se sont enrayées faute de moyens, quand des coups de menton intempestifs ne produisaient pas des effets contraires aux objectifs poursuivis. Avec pour résultat l’accoutumance, la banalisation et la résignation dans l’opinion et chez les criminels, le sentiment qu’ils peuvent agir avec une facilité déconcertante.

Mes chers collègues, la population de la Corse est dans son immense majorité honnête, travailleuse et pétrie de valeurs humaines ; elle ne se retrouve aucunement dans cette caricature de haine et de cupidité qui pousse certains des siens à des actes odieux ; elle mérite mieux que de subir impuissante la litanie insupportable des homicides et des deuils.

L’Assemblée de Corse a organisé dès le début de sa mandature un débat consacré au problème de la violence,

et les échanges ont révélé une prise de conscience collective autour des évolutions de celle-ci, avec le risque d’une véritable dérive sociétale. Une commission a été chargée de faire un état des lieux et proposer des axes de solution ; son premier rapport d’étape, adopté à l’unanimité identifie les phénomènes les plus importants et au cours de la deuxième phase, engagée la semaine prochaine, des réunions au contact de la jeunesse et des milieux éducatifs sont prévues. 

Je crois que nous sommes aujourd’hui suffisamment crédibles pour demander au gouvernement, non seulement de prendre la mesure de la gravité de cette situation, mais également, d’apporter une réponse adaptée et de le faire savoir à la population. 

Il y a quelques mois, j’avais attiré l’attention du pouvoir central en affirmant que la violence en Corse ne saurait être réduite à un phénomène local, mais faisait partie d’un problème beaucoup vaste de criminalité mondialisée qui exige des réponses au niveau national et sans doute même européen. Ce n’est donc pas une question d’uniformes ou d’heures de gardes à vue supplémentaires, mais bien de moyens spécialisés –ce qui ne veut pas forcément dire « dérogatoires ».

Notre commission, dans son rapport, a retenu trois priorités : la spéculation immobilière, la criminalisation de l’économie, et la précarisation des jeunes.

La Collectivité Territoriale, Exécutif et Assemblée, a montré sur tous ses bancs depuis le début de cette mandature, une capacité à surmonter les clivages pour adopter, ensemble, des politiques volontaristes et innovantes. Je ne doute pas de notre détermination à engager, dans le respect bien sûr de nos compétences, des actions résolues pour endiguer la spéculation, combattre la précarité scolaire, économique ou sociale, et promouvoir des valeurs collectives isolant le port des armes ou le trafic de drogue.

Il appartient bien sûr à l’Etat de traduire ces enjeux dans ses domaines de compétences régaliens, au premier rang desquels l’action des forces de police et de justice concentrée sur la criminalité organisée. 

Mais quels que soient les moyens mobilisés, le succès ne sera durable qu’à la condition de relever trois grands défis pour l’avenir de la Corse.

Le premier concerne l’éducation et la jeunesse, considérées par le Président HOLLANDE et son gouvernement comme une véritable priorité nationale, et la Corse connaît un déficit préoccupant en moyens éducatifs comme en sorties sans qualification. 

Le deuxième traite des urgences sociales alors que le cumul de la précarité et du chômage, du coût de la vie, des difficultés de logement et de l’accès aux soins constitue ici une force puissante de destructions.

Le troisième enjeu, enfin, est celui des entreprises, de l’emploi, et de l’innovation car malgré l’essor de la fréquentation touristique, ou le talent de jeunes entrepreneurs, la Corse demeure une région fragile et vulnérable.

Depuis cette tribune, je lance donc un appel solennel au gouvernement. 

La Corse attend des réponses concrètes aux formes les plus aigües de la violence, mais elle espère aussi une perspective nouvelle en termes de société et de développement. 

Comme le démontrent tous les sondages d’opinion, l’éducation, l’emploi, la vie chère, la santé et le logement sont les principales préoccupations de sa population. 

Ici, à l’Assemblée, nous nous efforçons de créer les conditions favorables à une dynamique collective et avec l’Exécutif, nous attaquer de front aux défis du foncier, du développement et de la précarité.

A un éditorialiste qui s’interrogeait cette semaine sur la volonté de préparer l’avenir avec comme piliers l’économie et le social, et comme socle l’état de droit, je répondrai, en incluant aussi la culture : oui, cette volonté, nous l’avons !

Je ne doute pas que le gouvernement ait pris aujourd’hui la mesure de la complexité de la situation de la Corse, qu’il partage cette approche et qu’il nous rejoindra pour construire, ensemble, le rempart impénétrable du civisme, de la solidarité et du développement.

Avant de conclure,

je tiens à assurer de notre soutien les deux agents de nos services routiers qui ont été, à Prunelli, accidentés alors qu’ils réparaient les dégâts des intempéries.

J’adresse également aux agents de la SNCM, par l’intermédiaire de leur directeur régional M. GIOVANNINI, nos encouragements pour la remise à flot du « Napoléon Bonaparte ». Ce superbe navire est familier à beaucoup d’insulaires qui l’ont emprunté, ou l’ont aperçu évoluant dans nos ports. Je connais l’attachement des marins à ce qui est, pour eux, plus qu’un simple outil de travail, et nous espérons tous ici qu’il pourra reprendre rapidement du service.

Il me revient, malheureusement, de vous faire part du décès de Marie-Antoinette GIUSEPPI, ancien agent du service informatique vaincue par la maladie: je vous demanderai, Monsieur le Président du Conseil Exécutif, de bien vouloir assurer sa famille et ses collègues de travail de toute notre affection.

Je ne saurais achever mon propos sans évoquer le Prix GONCOURT décerné hier à notre compatriote Jérôme FERRARI.

Cette distinction exceptionnelle récompense avant tout le talent personnel de ce jeune enseignant.

Un livre puissant, superbe, considéré par la critique comme « ce qu’il y a de plus abouti, de plus beau, de plus universel en cette rentrée littéraire » ; et qui a pour architecture « les trois temps de l’Histoire de Fernand BRAUDEL (…) : celui d’une civilisation, celui d’un siècle et celui d’une vie d’homme ». 

Le jury du Prix GONCOURT a notamment décrit à l’AFP un ouvrage « littérairement parlant, très bien et très réussi », une « parabole sur la désespérance contemporaine, dont la morale est optimiste ».

Mes chers collègues, dans une île en proie à tellement de problèmes et de tourments, d’ailleurs décrits avec lucidité par cet écrivain, un tel succès mérite d’être partagé avec ferveur et émotion. 

Quelques précisions, enfin, sur le calendrier des séances jusqu’à la fin de l’année :

Le lundi 3 décembre, séance plénière consacrée à la langue corse et à la réforme territoriale,

Les jeudi 20 et vendredi 21 décembre, séance publique avec à l’ordre du jour le BP 2013,

Les jeudi 29 et vendredi 30 novembre, les ministres de l’intérieur, Manuel Valls, et de la justice, Christiane Taubira, seront à Ajaccio et Bastia : un entretien avec les groupes politiques est prévu, selon des modalités qui restent à préciser.