Collectivité Territoriale de Corse

Séance publique des jeudi 7 et vendredi 8 novembre 2013 - Extraits de l’allocution d’ouverture de Dominique Bucchini

Jeudi 7 Novembre 2013



Mes chers collègues,

Notre session comportera suffisamment de dossiers importants pour que je n’allonge pas mon propos introductif.

Visite en Corse du président de la République François Hollande - commémoration du soixante-dixième anniversaire de la Libération

Il convient cependant de revenir sur un évènement majeur, intervenu depuis notre précédente séance publique : la visite en Corse du président de la République François Hollande, le 4 octobre, pour la commémoration du soixante-dixième anniversaire de la Libération.

D’abord, parce qu’il s’agit de la première visite du Président dans l’île depuis sa prise de fonction et ensuite, parce que ses interventions, qui portaient aussi bien sur le rôle de la Corse dans la Libération que sur la réforme du statut particulier, nécessitent que l’on y consacre quelques moments.

La contribution de la Corse à la Libération de la France est aujourd’hui reconnue au plus haut niveau.

Depuis les cérémonies du cinquantenaire, que François Mitterrand avait honoré de sa présence, un mouvement s’est constitué autour des associations de résistants, visant à faire reconnaître officiellement la Corse comme étant le premier territoire de France métropolitaine libéré.

Au-delà de tout clivage partisan, chacun d’entre nous pourra se féliciter avec eux de voir cette revendication enfin satisfaite.

C’est un bel hommage aux hommes et aux femmes qui, quelle que soit la couleur de leur peau, quelle que soit leur nationalité, quelles que soient leurs croyances et convictions, ici, ont résisté, au sacrifice de leur vie, pour que nous vivions dans la dignité et la démocratie.

D’ailleurs, la présence du prince héritier du Maroc en portait témoignage, nous gardons depuis une dette envers les tirailleurs africains, ou les soldats italiens antifascistes qui ont participé à ces combats, et il s’agit que les jeunes générations ne l’oublient jamais.

Le Président Hollande a également donné sa position sur la réforme du statut particulier.

Au cours de ses allocutions, le Président de la République a disposé, d’une certaine façon, le cadre de nos échanges avec son gouvernement.

Il a, d’abord, indiqué les limites qu’il ne souhaitait pas franchir parce qu’elles remettraient en cause notre pacte républicain, créant des discriminations au niveau de la citoyenneté.

Il a, ensuite, rappelé les contraintes que rencontrerait une réforme constitutionnelle dans la mesure où l’opposition a indiqué son refus de voter toute révision.

Il nous a, enfin, invité à privilégier les solutions concrètes : parce que le développement économique et social de la Corse  reste prioritaire; et parce que nous avons parfois tendance à demander toujours plus de mesures supplémentaires, au lieu d’utiliser au maximum les moyens obtenus.

Contrairement à certains commentaires, je suis persuadé pour ma part que le mandat conféré au gouvernement, sans susciter des attentes excessives, est à la fois précis et ouvert.

Comme Paul Giacobbi et Pierre Chaubon, j’ai été ensuite reçu par le ministre de l’intérieur Manuel Valls, avec la ministre de la décentralisation Madame Lebranchu, pour commencer à réfléchir à l’organisation des premières réunions. Le 22 novembre, une délégation sera reçue par le Gouvernement, elle comprendra les Présidents de l’Assemblée et du Conseil exécutif, deux représentants des groupes politiques, et les parlementaires insulaires.

Nous gagnerions, cher Paul, à en définir la composition lors de cette session.

Vous me permettrez de mettre en perspective, sur un plan peut être un peu plus personnel, ces deux évènements.

Dans le climat de crise actuel, il n’est pas inutile de réfléchir à la valeur de certaines notions, surtout si elles sont inscrites dans la Constitution.

Lorsque les démocraties européennes se sont libérées, en 1945, du joug fasciste et nazi, un compromis politique, économique et social a été établi. Derrière le vocable de l’ « Etat-Providence », qu’il est à la mode dans certains milieux de décrier, il y avait une véritable aspiration au progrès, à la solidarité et à l’égalité des droits pour tous. L’Europe, et notamment la France, ont pu montrer l’exemple au monde entier, sans nuire à la croissance économique ni même à l’enrichissement individuel ou collectif.

Aujourd’hui, la recherche de la rentabilité et du profit dans les entreprises prime sur la rétribution des salariés : alors que la productivité individuelle atteint des records historiques, les salaires ne cessent de diminuer, tandis que la précarité de l’emploi devient la règle.

Dans les collectivités locales, la baisse de la dépense publique, exigée par la Cour des Comptes domine aussi toute autre considération. Je ne conteste pas le souci légitime d’employer les crédits publics sans gaspillage, mais peut-on chiffrer le coût social, humain, de tels désengagements ? Les élus locaux de toutes tendances font valoir le caractère incompressible de leurs dépenses pour maintenir des services publics de proximité. Et les responsables associatifs ou syndicaux ne cessent de dénoncer le recul des remboursements de soin, la baisse des forfaits ou des allocations, qui pèsent avant tout sur les plus fragiles.

D’après l’observatoire des inégalités, la pauvreté, qui avait baissé depuis la guerre, est nettement repartie à la hausse depuis 2008 : + 31 % pour les personnes vivant avec moins de 50% du revenu médian (814 € par mois) ! Contrairement à certaines idées reçues, la moitié des personnes éligibles aux aides sociales ne les sollicitent pas ; et quant aux fraudes aux allocations, on pourrait comparer les 60 millions de fraude au RSA avec les 2,5 milliards de la fraude fiscale.

Mes chers collègues, le modèle social élaboré en France au sortir de la guerre est menacé quand plusieurs des droits fondamentaux garantis par la Constitution sont en voie d’être bafoués.

Quand on se réfère à la Constitution, faut-il rappeler que celle-ci reconnaît tous les citoyens égaux, sans distinction de race, d’origine ou de religion ? Pourtant, on peut stigmatiser une minorité toute entière en raison de ses origines ; comme on a banalisé le racisme, au point qu’une ministre est insultée par des enfants sans que personne ne s’indigne vigoureusement.

Cette évolution renvoie élus et acteurs politiques à leur responsabilité, et au respect des droits et de la dignité humaine prévus par la Constitution. Car tous les articles de la Constitution ont leur importance, et certains ont des conséquences plus concrètes que d’autres.

Quant à la solidarité, je pense exprimer l’émotion de tous en revenant sur le drame de Lampedusa.

Alors que les marchandises, les capitaux et les armes circulent librement, des hommes, des femmes et des enfants continuent donc par milliers de périr au large des côtes européennes. Dans cette petite île, la population, pourtant régulièrement confrontée à l’ampleur de ce phénomène migratoire, réagit avec une humanité exemplaire.

Monsieur le Président du Conseil exécutif, notre Collectivité pourrait utilement manifester sa solidarité envers ces insulaires, qui gardent leurs valeurs en bravant les interdits règlementaires.

Enfin, j’exprimerai le sentiment collectif de notre assemblée en partageant la joie des familles des otages libérés au Niger, mais en pensant aussi aux deux journalistes assassinés au Mali, et à l’ensemble de cette profession qui prend des risques pour garantir la liberté de l’information.

Un mot pour conclure, sur le congrès mondial des aires marines protégées.

Cette réunion à laquelle participaient vingt-cinq gouvernements s’est déroulée à Marseille et à Ajaccio. Des engagements ont été pris pour protéger l’environnement marin et sa biodiversité, et donc l’avenir de la planète. A notre niveau, la création d’un parc naturel dans le cap Corse est venue sanctionner les efforts collectifs entrepris par les acteurs de cette micro-région.

Nous pouvons rendre un hommage mérité à Paul Giacobbi pour sa contribution personnelle à cet évènement.

J’en terminerai en souhaitant la bienvenue, en votre nom à tous, à Jean-Marie Poli, qui succède à Véronique Sciaretti dans l’effectif du groupe « Corsica Libera », ne doutant pas qu’il enrichira avec ses convictions comme sa personnalité nos échanges dans cet hémicycle.