Collectivité Territoriale de Corse

VIDEO - Discours de présentation de la résolution prioritaire portant sur la sécurité publique et l’intégrisme islamiste de Gilles Simeoni, Président du Conseil exécutif de Corse

Séance de l’Assemblée de Corse, jeudi 28 juillet 2016, Aiacciu

Jeudi 28 Juillet 2016




Monsieur le Président de l’Assemblée de Corse, Mesdames et Messieurs les élus,
Chers collègues,

Jour après jour, drame après drame, la douleur se fait plus aigüe, l’angoisse plus forte, le deuil plus sombre et plus fort.

Mes premiers mots et mes premières pensées vont bien sûr à toutes celles et tous ceux qui ont perdu la vie ou été grièvement atteints dans leur chair du fait des attaques perpétrées par le terrorisme islamiste ces dernières semaines, en France, en Europe, et dans le monde, ainsi qu’à leurs familles.
Certains d’entre nous étaient hier en la Cathédrale d’Aiacciu, pour un moment de recueillement et un hommage interconfessionnel au père Jacques Hamel, sauvagement assassiné.

Les femmes et hommes qui étaient là étaient de toutes confessions, ou encore athées ou agnostiques.

Ils avaient simplement besoin d’être ensemble. Pour prier. Pour penser. Pour se dire à soi-même et dire à son voisin que par-dessus les religions, les langues, les couleurs de peau, il y a l’homme. Et il y a la vie.

Les fanatiques peuvent prendre des vies. Ils échoueront toujours à nous enlever notre humanité.

Ainsi que notre envie et notre volonté de vivre ensemble.

Là est notre premier devoir : celui du rassemblement, de la cohésion, de l’unité. Au moment où les démocraties sont frappées au cœur, où de lourdes menaces pèsent potentiellement sur chacun des endroits où nous avons un être cher ou tout ou partie de nos liens familiaux ou affectifs, nous devons faire face.

Et nous devons faire face ensemble.

Parce que ce qui nous rassemble, face à une idéologie destructrice et négatrice de la notion même d’humanité, est infiniment plus important et plus fort que ce qui peut nous opposer.

Notre deuxième devoir relève de l’urgence absolue. Il s’agit de prendre toutes les mesures utiles de nature à combattre efficacement le fanatisme et la barbarie islamistes. Ce domaine relève certes des compétences régaliennes de l’Etat. Mais les institutions de la Corse considèrent qu’il est de leur devoir et de leur responsabilité de veiller à ce que ces mesures soient correctement et effectivement prises, et ce aussi bien dans le domaine de la prévention contre le risque d’attaques terroristes sur notre sol que dans la lutte contre l’islamisme radical dans ses expressions idéologiques.

Concernant les dispositifs de détection et de prévention des risques d’attaque terroriste, je considère que j’ai le devoir là encore, en ma qualité de Président du Conseil Exécutif, de m’assurer de ce que les services de l’Etat adoptent, dans le cadre de l’exercice des compétences qui sont les leurs, les mesures adaptées à la situation.

A ce titre, j’ai, à chaque rencontre d’importance avec des membres du Gouvernement ou avec les représentants de l’Etat dans l’île, abordé la question de la vigilance particulière à apporter à la sécurisation du territoire insulaire, eu égard à un certain nombre d’éléments objectifs de nature à exposer la Corse à des risques majorés. Je pense par exemple, et sans être exhaustif, à sa situation en Méditerranée, à la présence de la Base Aérienne de Solenzara, à l’importante fréquentation estivale et à ses multiples occasions de rassemblements festifs, à la multiplicité et à l’enracinement populaire des fêtes votives et religieuses, à la médiatisation importante, y compris au plan international, d’incidents pouvant servir de substrat ou de prétexte à une instrumentalisation idéologique par le terrorisme islamiste.

Nous sommes également en contact permanent, le Président de l’Assemblée de Corse et moi-même, avec le Préfet de Corse sur la question de la sécurité publique, et lui avons fait part, de façon précise et argumentée, de nos analyses sur les points de vigilance particuliers à prendre en compte et à traiter.

Au-delà cette première catégorie d’éléments, l’actualité dramatique de ces dernières semaines appelle bien sûr un renforcement des dispositifs en vigueur, et une transmission d’informations densifiée de la part des autorités de l’Etat vers les institutions de la Corse.

A ce titre, je demande solennellement à l’Etat, en ma qualité de Président du Conseil exécutif de Corse, que les mesures suivantes entrent en vigueur sans délai, et avec la plus grande rigueur :
‐  Mise en œuvre des procédures de droit commun prévues à l’échelon du territoire français :
‐  Sécurisation renforcée des rassemblements festifs ;
‐  Sécurisation renforcée des fêtes et rassemblements religieux (15 août ; Santa) ;
‐  Sécurisation renforcée des établissements scolaires et universitaires ;
‐  Sécurisation renforcée des moyens de transports collectifs, et notamment des transports maritimes ;

Je propose également qu’un point mensuel soit effectué sur l’application et le suivi de ces mesures et qu’une communication publique, compatible avec les exigences de confidentialité de certaines dispositions, soit faite régulièrement par l’autorité préfectorale, aux fins de rassurer la population.

Parallèlement au renforcement des mesures de sécurité, il nous appartient aussi d’être, individuellement et collectivement, attentifs aux indices ou éléments pouvant laisser présumer un risque. Il ne s’agit bien sûr pas de tomber dans la psychose, la paranoïa, ou l’alimentation de rumeurs, mais simplement d’insister sur le fait que la situation actuelle impose d’être vigilant. Les maires, les travailleurs sociaux, l’ensemble des citoyens, ont à cet égard un rôle important à jouer. Sans doute faudra-t-il s’orienter également vers l’organisation et la généralisation, y compris sur les lieux de travail recevant du public, de formations en la matière comme il existe des formations en matière de premier secours.

Combattre le fanatisme et la barbarie, c’est empêcher le passage à l’acte terroriste, c’est lutter politiquement et militairement, dans le domaine des relations internationales, contre les organisations et les Etats qui financent ou pratiquent le terrorisme, mais c’est aussi – et c’est le deuxième volet de la sécurité - interdire la propagation et la diffusion de l’idéologie qui en est le terreau.

Là encore, cette action relève des compétences régaliennes de l’Etat. Elle doit exercer dans le respect des règles de droit et des libertés fondamentales, mais sans faiblesse ni complaisance. Il ne peut y avoir d’accommodement ou d’inertie face à des discours de haine, d’exclusion, ou encore de remise en cause de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Ces discours portent atteinte aux valeurs fondamentales qui organisent et structurent les sociétés dans lesquelles nous voulons vivre, les sociétés dans lesquelles nous voulons que nos enfants vivent, grandissent, s’épanouissent.

L’Etat doit donc mettre en œuvre de façon systématique les mesures coercitives de nature à interdire toute présence ou manifestation de fondamentalisme religieux. Qu’il s’agisse par exemple de l’expulsion des imams étrangers tenant des discours incompatibles avec les valeurs et droits fondamentaux, ou encore de la fermeture des lieux de réunion où de tels discours sont tenus.

La Corse est, depuis Pasquale Paoli, une terre de liberté de culte. Elle le restera. Mais elle ne saurait accepter ni le communautarisme, ni l’intégrisme.

Ce refus de toute vision excluante ou fondamentaliste de la religion est partagé par la quasi-totalité des musulmans qui vivent en Corse, et qui, pour beaucoup d’entre eux, y sont nés, ont choisi d’y construire leur vie, et y sont donc chez eux.

Il faut à cet égard saluer l’attitude des représentants du culte musulman à Bastia et à l’Isula Rossa qui ont, voici quelques jours, interdit l’accès des lieux de culte à des prédicateurs salafistes.

C’est une attitude courageuse.

Et c’est aussi un élément supplémentaire qui vient conforter notre conviction que le moment est venu de construire une réponse politique de fond sur le modèle de société dont nous voulons nous doter.

Après la nécessaire unité, après l’indispensable renforcement de la sécurité publique, c’est aussi et peut être surtout à l’aune de cette réponse politique de fond que se gagnera le combat contre le fanatisme et la barbarie.

Tous les analystes s’accordent en effet pour le constater : la guerre déclarée par l’islamisme, et notamment par Daesh, ne tend pas seulement à provoquer des pertes en vie humaine, à généraliser l’insécurité et la terreur, à desserrer l’étreinte sur les zones de combat militaire.

Elle vise également, et c’est le fond de la stratégie de l’Etat islamique tel que théorisée depuis plusieurs années dans ses différents écrits et manifestes, à faire éclater la cohésion des sociétés attaquées, et à généraliser une logique de guerre civile et interconfessionnelle.

Les atrocités commises frappent y compris des musulmans, au nom de la seule distinction qui vaille aux yeux des fanatiques : celle qui oppose, selon la grille de lecture délirante dont ils se sont dotés, fidèles et infidèles.

L’effroi et la colère que ces atrocités génèrent font le lit des assimilations abusives et des replis confessionnels : au clivage entre fidèles et infidèles répond alors, le clivage, tout aussi inexact et dangereux, qui opposerait musulmans et non musulmans.

Cette logique est dangereuse et mortifère.
Elle ouvre la porte au racisme, à la xénophobie, à la méfiance, voire à la haine. Il est de notre devoir de la combattre, sans faiblesse ni complaisance.

D’abord par la réaffirmation des principes fondamentaux qui fondent notre vision du monde et de la vie en société: paix, démocratie, tolérance, humanisme, égalité entre les citoyens.

Ensuite par notre capacité collective à apporter des réponses de fond au défi politique et civilisationnel que nous impose la situation actuelle : nous devons être capables de réinterroger la place du religieux et de la laïcité dans nos sociétés, et de proposer un modèle d’appartenance citoyenne qui donne sens et cohésion à notre destin collectif.

Chacun doit apporter sa part à cet effort, y compris dans la construction d’une pratique religieuse compatible avec les valeurs fondamentales de la société corse.

La Corse n’est bien sûr qu’un protagoniste modeste de ce débat qui se pose à l’échelle de pays, voire de continents entiers.

Mais elle peut, une fois encore, contribuer, avec une portée politique qui va bien au-delà de son poids démographique ou géostratégique, à dessiner des réponses fortes et rassurantes transposables ailleurs, pour le présent et pour l’avenir.

Notre histoire collective est en effet caractérisée par un combat incessant pour les valeurs de démocratie, de liberté, de tolérance et d’ouverture.

A chaque fois que le tocsin a sonné pour appeler à la défense de la liberté, les Corses ont su être au rendez-vous de l’Histoire.

Comment ne pas citer les révoltes populaires contre l’oppression génoise ?

Comment oublier la Révolution de Corse dans la Corse paoliste du XVIIIeme siècle, qui conféra à l’île un rôle de phare pour l’Europe des Lumières et la Nation américaine en construction ?

Comment ne pas garder à l’esprit les sacrifices de toute une jeunesse dans l’horreur de la Grande Guerre ?

Comment ne pas invoquer la flamme glorieuse de la Résistance contre la barbarie nazie et fasciste, et la figure lumineuse des femmes et des hommes qui l’incarnent pour l’éternité ?

Je ne doute pas que notre peuple saura, une fois encore, être à la hauteur des enjeux.

Notre détermination est acquise.

Notre capacité individuelle et collective à faire front, sans ciller ni hésiter, contre la barbarie et au fanatisme ne font aucun doute.

Reste une question : que pouvons-nous faire, que devons-nous faire pour lutter utilement et efficacement contre ce poison de la haine que les atrocités commises cherchent à distiller dans nos cœurs et dans nos âmes ?

Je vous le dis sereinement, avec la certitude que le chemin que nous proposons à travers la résolution solennelle que je vous propose de voter est le bon :

Aujourd’hui, c’est avant tout par notre volonté et notre courage politiques, par la lucidité et la détermination tranquille, par la force de notre projet collectif, par notre capacité à construire une société apaisée et généreuse que nous allons combattre le fanatisme et que nous allons en triompher.

Nous l’avions dit dès décembre 2015 : la situation actuelle impose l’ouverture d’un large débat, sous la forme d’Assises impliquant l’ensemble des forces vives de l’île ainsi que les représentants des différents cultes religieux autour du thème : « La Corse et son peuple : quel modèle de société et d’appartenance citoyenne ? »

Ce débat sera l’occasion de préciser la place du fait religieux et de la laïcité dans nos sociétés, ainsi que du modèle d’appartenance citoyenne que nous voulons promouvoir.

Nos conceptions en la matière sont claires : pour nous, le peuple corse est une communauté humaine vivante, caractérisée par sa langue, sa culture, son rapport à un territoire identifié, porteuse d’un vouloir-être collectif, organisé autour d’une vision ouverte et rayonnante de la société dans laquelle nous voulons vivre.

L’appartenance à ce peuple transcende les religions, les origines ou la couleur de peau. Elle se construit par la capacité à s’approprier la langue, la culture, le vivre-ensemble qui nous a constitué au fil des siècles en communauté humaine originale, ayant vocation à être reconnu dans ses droits.

D’autres peuvent bien sûr avoir des visions différentes.

Le moment est venu que nous en débattions, et que nous définissions ensemble, à l’issue de ces échanges, le modèle de société et d’appartenance citoyenne fort et harmonieux que nous proposons aux femmes et aux hommes qui ont choisi de vivre sur cette terre et d’en épouser le destin.

Un possu finisce issu discorsu altrimente ch’in lingua nustrale.

Emu tutti capitu chi simu oghje à un crucivia induce ci vole à sceglie a strada bona : quella chi sbuccarà nant’una sucietà induve i nostri figlioli pudaranu ghjucà, amparà è viaghjà capialti è tranquilli.

Induve tutt’ognunu po prigà u so Diu, rispittendu à quelli chi credenu altrimente o chi un credenu micca.

Bisognu duncque, più chè mai, à tene l’ochji aperti, à assicurà u passu, à esse degni di i nostri antenati è di u nostru populu, chi ci hà datu a rispunsabilità di dirige issu paese, è ci face cunfidenza.

A spessu, l’emu cantatu :
Corsica Nostra, tarra d’eroie
Alza ti libera, fà la per noi.
A spessu, l’emu cantatu, è oghje ci tocca à fà la !

A libertà, oghje porta u nome di a guerra à u fanatisimu, chi ci vole à vince è à supranà, di a demucrazia, chi ci vole à prutege, è di a pace chi ci vole à cunstruisce.

C’est donc dans cet esprit, Mesdames et Messieurs les élus, chers collègues, que je vous propose de voter cette résolution.

Nous devons construire une Corse apaisée, fraternelle, forte de ses valeurs et de son projet. C’est le plus sûr moyen de l’emporter sur la stratégie mortifère de la haine, contre laquelle nous allons nous battre, et gagner.

Ensemble, face à notre peuple, face aussi à une opinion publique française, européenne et internationale attentive à chaque signe d’espoir, faisons que notre vote d‘aujourd’hui soit l’acte fondateur d’une société où les femmes et les hommes vivent en paix et en harmonie, qu’ils soient croyants ou qu’ils ne le soient pas.

Ce faisant, une fois encore, la Corse aura su étonner l’Europe.