Collectivité Territoriale de Corse

VIDEO / Visite ministérielle du 4 juillet 2016 - discours de Jean-Guy Talamoni, Président de l'Assemblée de Corse

Lundi 4 Juillet 2016

Allocution prononcée à la Collectivité territoriale de Corse à l'occasion du déplacement en Corse du Premier ministre le lundi 4 juillet 2016.





Monsieur le Premier ministre,
Mesdames et Messieurs les ministres,
Monsieur le Président du Conseil exécutif,
Mesdames et Messieurs les élus,
Cher collègues,
 
Qui aurait cru, il y a seulement un an, que plusieurs membres du gouvernement français seraient accueillis dans cet hémicycle par une majorité d’élus de notre sensibilité politique ? C’est en tout cas avec plaisir et en plein accord avec nos traditions multiséculaires d’hospitalité que nous vous recevons en ce lieu saint de la démocratie corse, sur lequel nous veillons désormais.
Oui, beaucoup de choses ont changé dans ce pays : au terme d’une longue marche, d’une marche de quarante années, nous voici parvenus aux responsabilités par l’effet de la volonté des Corses. Je ne suis pas tout à fait certain que cette situation réjouisse pleinement l’ensemble des responsables parisiens, mais la démocratie en a décidé ainsi et chaque démocrate aura à cœur de se conformer à cet état de fait, qui est également un état de droit, faut-il le rappeler ?
En ce qui me concerne, mon parcours, mes idées et mes solidarités sont connus de tous et il n’est pas nécessaire de préciser que c’est aussi à ces différents titres que je m’adresse à vous, même si je suis aujourd’hui avant tout le Président de l’Assemblée de l’ensemble des Corses.

Une certaine idée de la Corse

Le Président du conseil exécutif s’exprimera à son tour dans quelques instants. Entre lui et moi, il existe bien quelques nuances politiques, mais nous partageons un même amour et une certaine idée de la Corse.
C’est au nom de cette idée que de nombreux Corses se sont dressés face à l’injustice. C’est au nom de cette idée que nous nous tournons aujourd’hui vers vous dans un état d’esprit qui se veut constructif. Vous imaginerez sans peine que si les relations entre la Corse et Paris ont pris ces derniers temps un tour plus serein, nous n’y sommes pas complètement étrangers. Votre gouvernement est le premier depuis quarante ans qui visite la Corse dans un contexte aussi apaisé.
Pour autant, la situation est loin d’être idyllique : notre langue est toujours menacée ; notre terre continue chaque jour à passer en des mains étrangères par la seule force de l’argent ; la situation de l’emploi, des entreprises, ne laisse d’inquiéter ; enfin, et ce n’est pas la moindre de nos préoccupations, de nombreux Corses demeurent emprisonnés pour avoir mis leur vie en conformité avec leurs aspirations les plus nobles.
Monsieur le Premier ministre, les intérêts politiques que vous représentez et ceux pour la défense desquels nous avons été mandatés par les Corses ne sont pas toujours convergents. Il arrive même qu’ils soient opposés. Et si nous demeurions vous et nous dans des postures, alors il n’y aurait aucune issue possible à ce qu’il est convenu d’appeler le problème corse, ou « le malaise corse », pour reprendre la formule de notre ami Michel Rocard qui vient de nous quitter.
Dans le mandat que nous ont donné nos compatriotes, il y a sans doute une part de confiance en notre détermination – celle dont nous avons fait preuve depuis tant d’années. Mais nous percevons également dans ce mandat la foi des Corses en un avenir de paix. À l’instant où je vous parle, cet objectif est à portée de main. Comme nous l’enseigne l’ecclésiaste, il y a un temps pour le conflit et un temps pour la paix. Et ce temps est venu. C’est aujourd’hui le bon moment, celui qu’il ne faut pas laisser passer. C’est le kairos des Grecs anciens, ces Grecs qui ont fondé la démocratie, mais qui ont également posé les bases intellectuelles et morales de notre patrie commune, l’Europe, aujourd’hui à la croisée des chemins.

Au nom de ce que nous avons en commun

C’est au nom de ce que nous avons en partage que je m’adresse à vous : cette appartenance européenne bien sûr, mais également la francophonie, propriété indivise de cette belle langue qui nous permet de nous comprendre parfaitement, même à demi-mot. À cette tribune, je ne suis pas contraint de ne parler qu’en langue corse, même si je l’ai fait en décembre dernier et à de nombreuses reprises depuis, de la façon la plus naturelle et la moins contestable qui soit. Je continuerai évidemment à m’adresser en corse à mes collègues. Mais aujourd’hui, il ne m’est pas nécessaire d’avoir recours à un traducteur pour vous parler. Même si elle ne supplantera jamais le corse dans notre cœur, la langue française fait aussi partie de ce que nous sommes, et elle constitue un pont entre vous et nous.
 
Nous partageons enfin 250 ans d’histoire commune. Elle n’a pas toujours été un long fleuve tranquille mais rien ne nous interdit de placer désormais nos relations sous le signe de la compréhension mutuelle, de la bonne volonté… Et pourquoi ne pas utiliser, comme j’ai déjà eu l’occasion de le faire, le mot « d’amitié » entre les peuples ? Et pourquoi ne pourrait-on le faire sans être soupçonné de cynisme, pourquoi ne pourrait-on se projeter dans l’avenir avec confiance, en pariant sur l’intelligence et la bienveillance, de part et d’autre ?

Ecrire un nouveau chapitre

La particularité essentielle de la sensibilité politique à laquelle j’appartiens est d’être la seule à assumer pleinement le conflit de ces quarante dernières années. Et chacun sait qu’il n’y aura jamais d’abjuration de notre part. Mais c’est précisément cela qui nous permet de nous adresser à vous comme je le fais, avec sincérité et d’une façon que je crois crédible. C’est cela qui rend notre propos clair et sans arrière-pensée, et notre interpellation sans équivoque : un grand pays comme la France doit-il continuer à refuser à un petit peuple venu du fond des âges le droit à l’existence, avec sa manière propre de participer au monde ? La France peut-elle continuer indéfiniment à traiter par le mépris les décisions de cette Assemblée élue démocratiquement et selon des règles au demeurant établies par Paris ? Cette même Assemblée, que Lionel Jospin qualifia il y a quelques années de « matrice » de la vie publique corse, doit-elle éternellement délibérer en vain ? Ou bien décidons-nous dès aujourd’hui de commencer à écrire un nouveau chapitre de notre histoire commune ?
 

Les délibérations de l’Assemblée de Corse

Monsieur le Premier ministre, Mesdames et Messieurs les ministres, laissez-moi en peu de mots vous rappeler quelques délibérations des représentants légitimes de la Corse :
La coofficialité du corse et du français n’est pas un caprice. Des études scientifiques ont démontré qu’elle était indispensable si nous voulions interrompre le déclin de la pratique au sein de la société. En outre, la défense de la langue corse n’a rien d’un repli identitaire : elle est un vecteur d’intégration, le plus beau cadeau que nous puissions faire à ceux qui nous ont rejoints sur cette terre. Partager ce trésor avec eux c’est permettre à leurs enfants de vivre la société corse comme la vivent les nôtres.
Le statut de résident a également été voté par l’Assemblée de Corse : plusieurs années de travaux nous ont convaincus que cette mesure était la seule pouvant nous permettre d’interrompre la spéculation immobilière qui s’abat sur nos côtes. Outre la dépossession des Corses, cette spéculation induit des dérives mafieuses qui menacent de gangréner notre société.
 

Pour une « collectivité unie »

La fusion des trois collectivités corses a également été demandée par notre Assemblée. Il s’agit d’une affaire importante et du seul point sur lequel votre gouvernement a vraiment avancé pour l’heure. Même si des désaccords persistent sur la rédaction des ordonnances, il convient à présent de donner le départ du processus de fusion afin de respecter la date prévue du 1er janvier 2018, pour la naissance de ce qui sera non pas une « collectivité unique » – puisque les communes demeureront évidemment – mais une « collectivité unie ». 
 

La question fiscale

Le transfert de la compétence fiscale à l’Assemblée de Corse est également une position désormais majoritaire. Contrairement à une idée fort répandue dans l’hexagone, nous ne réclamons pas davantage d’argent à Paris mais les moyens de faire face à nos besoins à travers nos seules capacités contributives. Notre Assemblée a notamment demandé le remplacement de la Dotation Globale de Décentralisation et de la Dotation Globale de Fonctionnement par un montant équivalent prélevé sur le produit de la TVA payé dans l’île. Le Trésor public français n’y perdrait rien et l’on voit mal ce qui justifie le silence de votre gouvernement face à cette proposition. Il s’agit d’une démarche de responsabilisation et même de dignité collective des Corses. Le transfert de la fiscalité du patrimoine a également été voté à l’unanimité de l’Assemblée : il permettrait de sortir de l’impasse où nous a conduits l’abrogation de l’arrêté Miot du 21 prairial an IX. À cet égard, j’ai commandé un rapport au Bâtonnier de Bastia, Maître Jean-Sébastien de Casalta. Ce rapport, qui vous a été présenté, propose plusieurs pistes pour dépasser un problème qui inquiète de nombreuses familles corses menacées de perdre leur patrimoine familial. De façon plus générale, le statut fiscal et social, pour les particuliers et les entreprises, pour l’ensemble des secteurs d’activités depuis l’industrie touristique jusqu’à l’agriculture, ce document sur lequel nous travaillons actuellement est fondé sur les spécificités géographiques, économiques, sociales et sociologiques qui sont les nôtres. Doit-on rappeler qu’une jurisprudence européenne constante considère que la discrimination consiste à traiter de façon différente des situations identiques mais aussi à traiter de façon identique des situations différentes ? En exigeant la prise en compte de nos singularités au premier rang desquels l’insularité, nous ne demandons pas un cadeau. Nous demandons simplement le respect des principes européens. Nous demandons la justice. 

Les prisonniers politiques

De la justice je passerai pour conclure aux institutions judiciaires. Il s’agit là de deux notions fort différentes. Comme le fait observer Casamayor « c’est une grande imposture que de donner le nom d’une vertu à un service public ». Et nous sommes bien placés pour le savoir : deux ans après la décision du FLNC de sortir de la clandestinité, plusieurs dizaines de Corses demeurent emprisonnés ou recherchés, bien souvent sur la base de dossiers vides. Les demandes de libération conditionnelle sont systématiquement rejetées. Mais il y a pire. Souvenons-nous d’un déplacement ministériel d’une ampleur comparable à celle de celui-ci, il y a quinze ans : quatre ministres conduits par Monsieur Raffarin, alors chef du gouvernement, étaient venus à Ajaccio promettre le transfèrement en Corse de tous les condamnés. Force est de constater que cet engagement, pris au plus haut niveau de responsabilité, n’a pas été respecté, ce qui est d’une gravité considérable.
Monsieur le Premier ministre, Mesdames et Messieurs les ministres, je ne doute nullement que vous soyez des femmes et des hommes d’honneur et que vous aurez à cœur de réparer ce manquement à la parole donnée au nom de la France. Dans notre pays – chez vous également – la parole donnée est sacrée. Un proverbe corse dit qu’il faut la tenir même avec son ennemi. À plus forte raison lorsque, comme dans le cas présent, on n’a pas vocation à entretenir des rapports d’inimitié. 
Reste qu’au sujet des prisonniers et des recherchés, la voie qu’il faudra finalement adopter sera celle de l’amnistie. Notre Assemblée a voté en ce sens, par 47 élus sur 51, gauche, droite et nationalistes confondus. Le Conseil départemental de la Haute-Corse l’a fait à l’unanimité. Plus de la moitié des 360 communes ont également délibéré en ce sens et chaque semaine de nouveaux Conseils municipaux leur emboîtent le pas… C’est la société corse dans son ensemble qui dit qu’il s’agit bien de prisonniers politiques et qui demande leur amnistie.
Nous ne méconnaissons pas les contraintes actuelles qui pèsent sur votre gouvernement, mais même si nous n’attendons pas aujourd’hui une réponse favorable sur tous ces sujets, il est nécessaire que des signaux positifs soient adressés à la société corse.
L’essentiel nous paraît être de montrer à notre peuple que le gouvernement français a bien compris ce qui s’est passé en décembre dernier, qu’il reconnaît la légitimité des actuels responsables des institutions insulaires et qu’il prend en compte la volonté exprimée par les Corses. Rien ne serait pire que de présenter des considérations juridiques – même de niveau constitutionnel – comme des obstacles définitifs au fait démocratique corse. Car chacun sait, les juristes singulièrement, que le droit est une production sociale et qu’il plie toujours devant la volonté politique. Un article de loi – même d’une loi fondamentale – ne doit jamais constituer un mur infranchissable. Au reste, comme le rappelle le pape François, les hommes ne sont pas faits pour construire des murs mais des ponts, des ponts vers les autres, des ponts vers l’avenir.
 

Le droit d’être nous-mêmes

Les demandes que nous formulons et que je viens de rappeler ne constituent pas un ensemble de mesures hétéroclites mais un projet de société global et cohérent, fondé sur ce que nous sommes collectivement.
La France, que vous représentez, se grandira demain en nous reconnaissant le droit d’être nous-mêmes. Le Président Mitterrand s’adressa un jour aux Corses en disant : « Vous portez en vous une indestructible identité ». La formule était belle et elle nous est allée droit au cœur, mais nous n’ignorons pas cependant qu’aucune identité, aucune culture, pas même la plus forte et la plus prestigieuse, ne peut être considérée comme indestructible. Paul Valéry n’a-t-il pas écrit : « Nous autres civilisations, nous savons à présent que nous sommes mortelles » ? Si notre culture n’a pas été détruite, c’est seulement parce que des femmes et des hommes ont tout sacrifié pour la défendre. Ce sont ces femmes et ces hommes qui soutiennent aujourd’hui les responsables des institutions corses. Leur loyauté ne sera pas prise en défaut si celle de votre gouvernement est au rendez-vous.
Je vous remercie.