Collectivité Territoriale de Corse

Extrait du discours du Président de l'Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni

Vendredi 8 Juillet 2016

Seul le discours prononcé fait foi



Monsieur le Président du Conseil régional de Sardaigne,
Messieurs les présidents des groupes de nos deux assemblées,
Monsieur le Président du Conseil Economique, Social et Culturel de Corse, Messieurs les présidents des universités de Sassari, Cagliari et Corse Mesdames et Messieurs les élus,
 
Au nom de l’Assemblée de Corse, je veux vous dire à quel point nous sommes heureux de vous accueillir à Ajaccio aujourd’hui pour l’installation de notre Conseil commun. Soyez les bienvenus dans ce lieu d’exercice de la démocratie.

Le Brexit, la nouvelle donne pour le droit des peuples ?

Pendant que nous nous rapprochons, élus et peuples de Corse et de Sardaigne, depuis notre déplacement à Cagliari le 28 avril dernier, un tremblement de terre historique a eu lieu en Europe avec le Brexit. Symbole des limites de la construction européenne, au moment où le monde se rétrécit, l’île la plus grande de notre continent s’éloigne, cette île qui, sous Winston Churchill résista seule face au nazisme. En Europe, la paix est un acquis fort de l’Union; elle ne doit pas être remise en cause. Ainsi le Brexit constitue à mon sens un refus de certaines politiques de l’Union plutôt que le refus de l’idée même de l’Europe.

Certains ont voulu faire l’Europe des banques et de la finance, au profit de quelques intérêts particuliers et ont ruiné l’Europe des peuples, des vraies nations, l’Europe solidaire, l’Europe sociale mais aussi l’Europe de la culture et du génie, l’Europe que nous voulons. L’organisation économique de l’Europe semble n’avoir pour conséquences que la concurrence et la misère. Je veux parler, par exemple de la directive sur les travailleurs détachés ou des projets TAFTA-CETA qui installeraient la prédominance du marché sur nos savoir-faire, nos solidarités et nos modes de vie. Il n’y a pas meilleure publicité pour la fermeture des frontières ou de l’espace Schengen. Nous ne sommes pas passéistes, mais nous voulons conserver ce que l’Europe a fait de mieux. Nous voulons partager le meilleur de ce que font certains pays. La défense de cette idée de l’Europe, c’est celle de la défense de l’échange, du lien, de la culture comme racine de notre démarche politique. J’y vois là l’être le plus profond de l’Europe [...]
A mon sens, le vrai projet européen ne peut-être que celui qui rénovera et grandira sans cesse.

Un vrai projet européen existe et, à notre niveau, à travers ce Conseil, nous pouvons dire que nous participons à ce mouvement général de construction de l’Europe de demain. Aujourd’hui, personne ne connaît encore les conséquences du Brexit. Si cela peut être un mal pour un bien, je ne veux pas y voir seulement l’expression des peurs mais l’opportunité nouvelle de dire à Bruxelles et aux capitales ce que nous voulons pour nos pays. Nous leur dirons notre confiance en l’avenir, en la construction collective, en l’écoute et en l’intelligence de tous. La démarche que nous initions va dans le sens de l’avènement de cette Europe des peuples, protectrices de nos réalités culturelles, sociales, économiques et humaines.

Pour une autre union

Parce que la découverte du monde commence par la connaissance et la reconnaissance de l’environnement proche, la première union à faire est celle entre la Corse et la Sardaigne [...] Nos relations se sont construites peu à peu, avec des projets éducatifs, culturels ou commerciaux ; des relations informelles, presque cachées. Des relations qui ne sont pas véritablement celles de deux îles sœurs. L’heure est venue de se retrouver, de se rappeler de ce que nous avons en commun et de nos différences car, même en famille la diversité est une richesse.

Ici, nous voulons faire l’Europe. En seulement six mois, nous avons déjà pris plusieurs décisions importantes. Nous avons ressuscité la commission des affaires européennes et internationales qui ne fonctionnait plus depuis 2004. Nous avons initié la création de ce Conseil corso-Sarde. Notre Assemblée a délibéré contre le travail détaché et les projets TAFTA-CETA. Nous avons également transmis au gouvernement de nouvelles propositions pour la place de la Corse en Europe, notamment la création d’une circonscription pour les élections européennes. Sans aucun élu au Parlement européen, comment peut-on demander aux Corses de croire en cette union qui ne nous intègre pas aux décisions ? [...] L’Union européenne doit accueillir l’ensemble des territoires et des peuples. Pour nous c’est une question de démocratie. Pour elle, c’est une question vitale.

Education et culture comme racines du projet européen

Le projet que nous portons avec la Sardaigne vise à faire de nos différences notre force. Si l’arrivée de la langue française en Corse nous a fait perdre une partie de notre capital culturel, elle nous a aussi ouverts à l’ensemble de la francophonie. Si le choix de la littérature en langue corse ou en langue française a pu constituer une blessure pour nos auteurs, nous en faisons désormais une fierté et un instrument pour notre littérature et nos écrivains, capables de passer d’une langue à l’autre pour dire ce que nous sommes et quels sont nos rêves.

Mais, la langue corse demeure le socle de nôtre Etre. Elle établit des ponts avec les autres langues latines et romanes. Notre plurilinguisme, en théorie, peut nous permettre d’investir les champs littéraires. C’est ce que nous voulons faire avec la création d’un prix littéraire méditerranéen, que nous pourrions appeler « Antigone » en référence au mythe le plus célèbre et le plus puissant de
l’Antiquité. La création d’un imaginaire commun sera la base de notre capacité à débattre et à vivre ensemble.

Fruit de la culture, l’éducation reste au cœur de nos préoccupations. C’est la raison pour laquelle nous voulons multiplier et structurer les liens existants entre nos universités. L’objectif est de parvenir à généraliser les échanges pour les étudiants et les enseignants de l’Université de Corse. Nous souhaitons aller au-delà des 20% d’échanges préconisés par l’Europe en soutenant tous les projets qui iront dans le sens d’un renforcement des compétences linguistiques et culturelles.

Interaction entre nos champs littéraires respectifs, au-delà du seul prix littéraire avec la construction d’échanges entre lecteurs et auteurs; intégration de notre jeunesse dans le domaine de l’enseignement supérieur, voici les premières ambitions de ce Conseil Corso-Sarde.
Les pères fondateurs ont choisi de débuter la construction de l’Europe par le marché et la finance. C’était une erreur qui a empêché l’Europe d’apparaître comme une patrie. C’est la raison pour laquelle l’Europe est en danger aujourd’hui. Ne faisons pas la même erreur. Commençons par l’origine : la culture.